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04 juin 2005

Tu écris toujours ? (19)

Ce n’est pas que je sois resté bloqué sur la période du lycée (on pourrait le penser en lisant le chapitre 15 de ce feuilleton) mais cette époque de ma vie fut suffisamment éprouvante pour que j’y revienne encore en ayant une pensée pour les futurs bacheliers mais aussi pour ceux qui jetteront l’éponge. Je leur dédie bien volontiers ce texte que j’avais pondu à l’occasion d’une commande de la revue Le Croquant (n°16, automne - hiver 1994) qui marquait ainsi le tricentenaire de la naissance de Voltaire. Peu inspiré, j’avais choisi de relater un souvenir de classe assez révélateur de la manière qu’on avait et qu’on a encore souvent d’aborder les grandes oeuvres. Voici l’objet du délit :
Autour du lycée, les "préfas" poussent comme des verrues sur un visage obèse qui peut tout aussi bien être celui du proviseur. Convoqué dans le bureau de cet homme sans cou ni taille, en raison de mon absence permanente au cours de gymnastique, j'ai failli m'asseoir sur son chapeau déposé là par quelque haineux subalterne.
Vraiment fort, le proviseur : Voltaire dans un sermon, il fallait oser. Le chapeau sur la chaise, à côté, c'est l'harmonie, la logique, l'équilibre... La grâce ? Tout de même, n'exagérons rien.
La grâce, c'est plutôt le rayon de la prof de français, joli brin de fille épanoui entre les lézardes des "préfas" aux quatre vents mutins des affectations. Une fleur de décombres en quelque sorte, une plante rudérale... Dans la bouche du proviseur, Voltaire siffle mépris et reproches et sent l'aigre des digestions approximatives. Entre les lèvres de la prof de français, Voltaire gazouille tel l'oiseau de la pluie dans l'effluve d'un Chanel au numéro inférieur ou égal à ma moyenne en maths.
Cette appétissante petite oiselle a ses pudeurs. Elle nous fait "travailler Voltaire" dans une édition bon marché vierge de tout épisode égrillard, notamment expurgée d'une bonne partie du chapitre seizième de Candide. Voltaire y prend plaisir à relater les "clameurs qui partaient de deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les fesses".
Nous sommes deux dans la classe à posséder les romans et les contes de Voltaire dans une édition de poche qui donne le texte intégral, selon la formule consacrée, ce qui nous conduit à demander l'autorisation de lire le passage manquant où Candide "prend son fusil espagnol à deux coups, tire et tue les deux singes. Dieu soit loué, mon cher Cacambo ! J'ai délivré d'un grand péril ces deux pauvres créatures : si j'ai commis un péché en tuant un inquisiteur et un jésuite, je l'ai bien réparé en sauvant la vie à deux filles ... ".
À la vue du rictus qui commence à tortiller le minois de la petite prof, nous comprenons que cette adepte, de "Voltaire allégé" regrette aussitôt de nous avoir donné la parole. Pourtant, le plus dur est encore à venir. Candide continue de se féliciter de sa bonne action "mais sa langue devint percluse quand il vit ces deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur leurs corps, et remplir l'air des cris les plus douloureux". "Je ne m'attendais pas à tant de bonté d'âme" dit-il enfin à Cacambo lequel lui répliqua : "Vous avez fait là un beau chef-d'oeuvre, mon maître ; vous avez tué les deux amants de ces demoiselles".
Cette fois, le rictus libère une sorte de coassement. Le visage de notre juvénile enseignante vient de prendre quinze ans en deux secondes, et tout cela à cause de nous, adolescents vulgaires travaillés par nos hormones.
Excusez-nous m'dame. Pour nous faire pardonner, on va vous lire un autre passage extrait de Micromegas et qui manque aussi à votre édition : "...Son Excellence se coucha de tout son long : car s'il se fût tenu debout, sa tête eût été trop au-dessus des nuages. Nos philosophes lui plantèrent un grand arbre dans un endroit que le docteur Swift nommerait, mais que je me garderai bien d'appeler par son nom, à cause de mon grand respect pour les dames ... ".
Mauvais esprits, nous m'dame ? Eh ben, si on peut même plus participer...
À suivre

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