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24 janvier 2019

La Rolls verte

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Le dimanche suivant, son dernier jour de travail avant les vacances, Antoine se leva d’un peu moins mauvaise humeur que d’habitude parce qu’il couvrait un concert du festival classique qui se tenait à l’abbatiale. Dans la foule des estivants, des touristes de passage et des abonnés au festival, quelques femmes portaient des chapeaux. Fidèle à son habitude, Antoine se posta à l’abri des regards dans une des chapelles, ce qui lui donnait non seulement une vue sur le public et sur la scène mais encore l’avantage d’une excellente acoustique. Pour prendre des photos sans déranger les artistes, Antoine utilisait un vieil appareil à téléobjectif réglé de manière à se passer de flash. Il plaisait à Antoine de reconvertir ainsi cette antiquité qui avait servi à couvrir de stupides matches de foot dans la région lyonnaise. C’est en orientant le téléobjectif vers un chapeau rose au milieu du public qu’Antoine vit apparaître Ricardo et Rozana dans le cadre. Rozana portait une petite robe rouge qui dévoilait ses épaules graciles et sa peau blanche piquetée de lentilles. Ricardo lui parla à l’oreille et Antoine appuya sur le déclencheur. Le chapeau rose coiffait une vieille dame au maintient rigide qui discutait avec Ricardo et Rozana en s’éventant avec le programme du concert. À l’entracte, Ricardo et Rozana trouvèrent Antoine sur le parvis de l’abbatiale, l’invitèrent à prendre un verre dans la semaine et le présentèrent à la vieille dame qui répondit à peine à son salut. Antoine détourna vite les yeux de son regard froid dans lequel il lui semblait lire une vague réprobation.

Antoine sonna à la porte de la maison de maître où séjournaient Ricardo et Rozana jusqu’à la fin de l’été. Il fut accueilli avec chaleur par le jeune couple et éprouva un vif soulagement lorsque Ricardo l’informa du récent départ de la vieille dame à destination de Turin où elle avait sa résidence principale.

«Tante Martha à dû rentrer plus tôt que prévu. Allons fêter ça autour d’un verre.

— Tu exagères, Ricardo » , dit Rozana en riant.

Maintenant, Antoine ne regrettait plus d’avoir accepté l’invitation du jeune couple à la sortie du concert. Il avait hésité, notamment lorsque Ricardo et Rozana lui avaient indiqué l’adresse de cette demeure de la fin du dix-neuvième siècle dont il avait parfois longé le parc en voiture lors de ses pérégrinations professionnelles. Pendant plusieurs jours, Antoine se vit franchir le portail au volant de son Ami 6 pourrie qu’il serait peut-être contraint de garer à côté de la Rolls verte. Fallait-il prévoir des fleurs pour la vieille dame? Le plus simple était d’oublier cette invitation mais cela n’était guère correct vis-à-vis de Ricardo et Rozana. Finalement, Antoine gara son Ami 6 à côté de la Rolls verte et gravit l’escalier de la terrasse en espérant se débarrasser au plus vite de son bouquet.

« Comme c’est gentil » dit Rozana. Elle l’embrassa sur les deux joues et disposa les fleurs dans un vase qui se trouvait déjà au milieu d’un guéridon abrité par un parasol. Ricardo apporta du Champagne. « On a de la chance, tante Martha adore le Champagne » plaisanta Ricardo en remplissant les flûtes. Lorsqu’Antoine prit congé, Ricardo lui serra la main et s’excusa de devoir aller répondre au téléphone. Rozana accompagna Antoine jusqu’à la voiture. Elle s’appuya contre la portière pour faire obstacle. « À demain, dit-elle » et elle ne libéra le passage que lorsque Antoine répondit : « eh bien oui, à demain. » À l’embranchement, Antoine manqua la direction de la nationale et rentra par la petite route à flanc de montagne. Le soleil couchant éclairait les pins noirs d’Autriche et les sapins. Dans le grand virage, le miroitement du lac se dévoila un instant avant de laisser la place aux futaies d’épicéas qui étiraient leurs ombres sur le goudron. Le lendemain en début d’après-midi, Antoine acheta des mignardises et reprit la petite route. Tout en bas, le lac était bleu comme la mer et pas un nuage ne troublait le ciel. Ricardo vint tout de suite à la rencontre d’Antoine et lui serra chaleureusement la main. « Nous avons cru que tu avais eu un empêchement, dit Rozana, mais je vois que tu as apporté de quoi te faire pardonner. » Elle ouvrit tout de suite la boîte de mignardises et en picora plusieurs pendant que Ricardo apportait le thé. Antoine ne buvait jamais de thé. « Je parie qu’Antoine préfère le café » dit Rozana. Antoine protesta. « Inutile, dit Ricardo, Rozana lit dans les pensées. Je vais te faire un café. » Antoine tenta de le dissuader mais Rozana lui fit les gros yeux. « Il est trop tard aujourd’hui, mais demain, nous irons faire un tour en voiture, nous préparerons un pique-nique, dit Rozana. Antoine, pouvons-nous compter sur toi vers dix heures ? Après, il y a le deuxième concert du festival à 17h, tu n’as pas oublié Ricardo ? »

Une fois rentré, malgré l’heure tardive, Antoine passa l’aspirateur dans la voiture en prévision du pique-nique mais en pure perte car Ricardo et Rozana avaient décidé de profiter des congés du chauffeur pour prendre la Rolls. Ricardo conduisait en souplesse en suivant la direction indiquée par Antoine. Parfois, des gens s’arrêtaient au passage de la Rolls verte et la suivaient du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse de leur champ de vision. Après une montée assez raide à flanc de montagne au-dessus du lac, la Rolls traversa des vallonnements puis des prairies avant une série de virages en lisière de la forêt d’épicéas dont chaque aiguille brillait sous le soleil. Antoine indiqua un belvédère ombragé qui laissait suffisamment de place à Ricardo pour garer la voiture. Ce point de vue révélait le vert émeraude d’un autre lac beaucoup plus petit incrusté dans l’immensité du massif forestier. Antoine expliqua qu’il suffisait de descendre par la route forestière pour accéder à ce site classé particulièrement prisé par les estivants amateurs de baignade. L’idée enthousiasma Rozana mais Antoine recommanda de réserver cette excursion à un autre jour car l’arrivée de la Rolls risquait de provoquer un attroupement. Deux jours après, la vieille Ami 6 d’Antoine les conduisit au bord du petit lac. Ricardo et Rozana se baignèrent tout l’après-midi. Antoine les regarda effectuer plusieurs traversées sans parvenir à leur expliquer sa répulsion à se baigner dans les lacs ou les rivières. Assis sur le plaid où ils avaient déposé leurs vêtements, Antoine admirait leur manière de nager et de marcher, leur élégance naturelle lorsqu’ils revenaient vers lui pour se sécher au soleil avant de retourner dans l’eau.

Depuis le début de ses vacances, Antoine passait ses journées en compagnie de Ricardo et Rozana. Pendant cet été exceptionnellement lumineux pour la région, il en perdait presque la notion du temps, surtout les jours de baignade qui obéissaient toujours aux mêmes insouciants rituels. Le soir, ils dînaient sur la terrasse où montaient les parfums des buis et des massifs de roses anciennes. Parfois, l’humeur de Ricardo et Rozana s’assombrissait subitement et une étrange mélancolie voilait ces instants heureux mais le malaise se dissipait aussi vite qu’il avait surgi. Lorsqu’Antoine rentrait chez lui, il ouvrait les fenêtres de son appartement et restait un long moment immobile dans la brève et tiède nuit d’été à peine troublée par de lointaines notes de musique. Le jour du concert de clôture du festival, une heure avant de partir, Ricardo se plaignit d’une migraine et préféra s’allonger dans l’obscurité. Pour couper court aux hésitations d’Antoine et Rozana, il dit sèchement : « Vous n’allez pas renoncer au concert parce que j’ai mal à la tête. » La fin du séjour de Ricardo et Rozana dans la maison de leur tante approchait. « Le chauffeur nous conduit à Genève où nous devons voir de la famille puis nous rentrons à Turin » soupira Rozana. Antoine trouva une place près du parvis de l’abbatiale et gara sa voiture. Il faisait très chaud sur le parvis et frais à l’intérieur. Dès le début des Marines d’Edward Elgar, Rozana se couvrit avec la veste qu’ Antoine tenait posée sur les genoux. Il regretta de ne pas avoir pensé à faire ce geste lui-même et ajusta plus confortablement la veste sur les épaules nues de Rozana. Elle tourna la tête et lui sourit longuement, comme si elle n’écoutait plus la musique. À la fin du troisième tableau, Sabbath Morning at Sea, Rozana saisit le poignet d’Antoine et le tint serré jusqu’à la fin du morceau. Dans la voiture, sur le chemin du retour, ils restèrent silencieux jusqu’au portail de la maison. Antoine arrêta le moteur. « On ne peut pas faire ça à Ricardo » dit-il. Rozana entoura le visage d’ Antoine de ses deux mains, le regarda fixement et murmura : « sauve-moi, sauve-nous. »

Le lendemain, Antoine resta chez lui. Il tentait une fois de plus de réfléchir, de décrypter les paroles de Rozana lorsque Ricardo lui téléphona en fin d’après-midi. Sa voix était lointaine, monocorde comme détachée : « nous t’attendions aujourd’hui. Tu sais que nous partons bientôt. Rozana est triste de ne pas t’avoir vu. » Antoine passa les jours suivants sans répondre au téléphone. Lorsqu’il se décida, il entendit la voix de la secrétaire qui lui communiquait les dates de ses prochains congés hebdomadaires. Il avait oublié que ses vacances étaient presque terminées. Le vendredi, Rozana l’appela et lui apprit que Ricardo avait pris un avion pour rentrer directement à Turin. « Vous vous êtes disputés ? » s’inquiéta Antoine.

— Non, nous ne nous sommes pas disputés. S’il te plaît Antoine, ne dis rien et écoute-moi. Dimanche, je t’enverrai la voiture. Le chauffeur s’arrêtera en bas de chez toi à midi et t’attendra une demi-heure. Antoine, nous pourrions partir ensemble. Ce serait bien, vraiment bien. À dimanche, Antoine. Toute la journée de samedi, Antoine essaya sans succès de joindre Rozana par téléphone. Dimanche, après une nuit sans sommeil, il s’assit devant la fenêtre. Sa valise était bouclée depuis la veille. La Rolls verte s’arrêta à midi dans la rue déserte. Il avait encore la main sur la poignée de sa valise lorsqu’il suivit des yeux la voiture qui s’éloigna une demi-heure après.

Antoine reprit le travail dans son agence qu’il trouvait plus sordide que jamais et passa la première partie de l’automne dans l’accablement. Parfois, sa vieille Ami 6 le menait devant le portail cadenassé de la maison de maître. Peu avant la Toussaint, il s’arrêta le cœur battant devant le portillon ouvert. Le cadenas avait disparu. Il sortit de la voiture, longea l’allée de buis qui menait à la terrasse et sonna. Pendant qu’il scrutait le parc sous le ciel bas, il entendit la porte s’ouvrir. La tante de Ricardo et Rozana lui envoya le même regard qu’elle lui avait réservé la première fois sur le parvis de l’abbatiale. « Je vous attendais, j’étais certaine que vous viendriez un jour, vous ou un autre, mais c’est inutile, vous devez rentrer chez vous. Vous savez, Ricardo et Rozana mènent leur vie et vous menez la vôtre. Vous ne devez pas vous interposer. Ils ont un rang à tenir. Vous ne pouvez pas comprendre, les personnes comme vous ne peuvent pas comprendre. » Antoine descendit l’escalier de la terrasse. Son pas crissa sur le gravier de l’allée. Il avait déjà franchi le portail lorsqu’une voix l’appela. Il reconnut le chauffeur de la Rolls verte qui le saluait. Antoine demanda : « comment vont Ricardo et Rozana ? » Le chauffeur s’approcha et Antoine posa la question qui lui brûlait les lèvres : « sont-ils toujours ensemble ? » Le chauffeur semblait hésitant. « Ensemble, je veux dire fiancés » insista Antoine. Le chauffeur marqua un long silence et regarda Antoine dans les yeux. Il hésita encore à parler puis se décida : « Je ne vous ai rien dit mais je pense qu’il n’est peut-être pas trop tard pour que vous sachiez que Monsieur Ricardo et Mademoiselle Rozana ne peuvent et ne doivent être fiancés puisqu’ils sont frère et sœur. »

 

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Pour Oyonnax et sa région, ce livre est en vente à la librairie Mille Feuilles, rue Anatole France, Oyonnax et disponible en prêt à la médiathèque municipale d'Oyonnax au centre culturel Aragon.

 

09 juillet 2018

Les derniers temps de la vapeur

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Tout au fond du jardin, un mur recouvert de tuiles séparait les groseilliers de la voie ferrée. Louis se gavait des  grappes translucides lorsque le sol se mit à vibrer. Cette fois-ci, Louis se promit de ne pas bouger et de regarder la locomotive à vapeur jusqu’à la fin de la manœuvre mais comme d’habitude, la panique le saisit dès que la masse noire approcha et étendit sur lui son ombre et son souffle. La bouche encore pleine de groseilles, il courut jusqu’à la maison où on le cherchait pour le dîner.

Sa mère le gronda sans conviction pour avoir pris le dessert avant la soupe et son arrière-grand-mère prédit des coliques. Malgré son air soucieux, le grand-père lança une plaisanterie sur le thème des coliques, la grand-mère fit remarquer que le moment était bien choisi et le père de Louis détourna la  conversation sur le thème de la mise en service des nouvelles motrices diesel.

Le soir était doux et Louis reçut l’autorisation de retourner jouer dehors à condition de goûter à tous les plats du dîner. Dans la cour, le tilleul filtrait les rayons du couchant. Louis aperçut la pipistrelle qui s’envolait du grenier. Comme tous les soirs, Boby, le chien des voisins, profita du portail ouvert pour  quémander des restes en un bref aboiement. Le grand-père vint à sa rencontre et lui donna des couennes de jambon.

Au loin, on entendait la rumeur de la fête foraine qui s’était installée au centre-ville. J’aimerais bien y aller maintenant, risqua Louis persuadé d’un refus. Le grand-père à la mine toujours aussi soucieuse regarda se perdre le dernier rayon de soleil dans le feuillage du tilleul et haussa les épaules. Il rentra dans la maison et ressortit quelques instants plus tard vêtu de son costume de la semaine et coiffé de son béret. Il survint alors quelque chose de stupéfiant.

Louis sentit sa main s’accrocher à celle de son grand-père tandis qu’ils prenaient tous deux la direction du centre-ville. Le long du boulevard, les vieux platanes crépitaient de hannetons. Dans l’ombre des haies de buis qui clôturaient les autres propriétés, les parfums des pivoines et des iris débordaient sur le trottoir au goudron soulevé par les racines des arbres. Louis avait remarqué qu’à la faveur de l’éclairage public, on distinguait beaucoup mieux les petits trous percés dans le goudron par les talons pointus des femmes. Il trouvait bizarre cette manie de marcher avec de pareilles chaussures qui marquaient aussi les planchers. Un jour, le grand-père avait rouspété après le passage d’une dame élégante qui avait piqueté le parquet de la salle à manger. Le grand-père rouspétait souvent mais aujourd’hui, il restait silencieux et marchait d’un pas alerte sous les feuillages odorants du boulevard.

Louis put courir à sa guise sur le trottoir mais le grand-père reprit sa main lorsqu’une 403 noire recula pour entrer dans le garage d’une grosse maison blottie derrière le plus vieux saule pleureur du quartier. Cette demeure était la dernière avant la place de la gare qu’ils traversèrent d’un pas rapide. Lorsqu’ils franchirent les rails brillants du passage à niveau, Louis jeta un coup d’œil aux trois cèdres qui se penchaient comme des géants indiscrets sur le ballast. Dans l’avenue qui conduisait au centre-ville, ils ne rencontrèrent qu’une 4cv et une dauphine borgne. Un petit groupe d’hommes sortit d’un bar mal  éclairé et leurs ombres s’évanouirent sous le halo d’un lampadaire. L’un deux entra dans une vespasienne.

Le grand-père reprit de nouveau la main de Louis quand, brusquement, la nuit s’anima de reflets multicolores et de rythmes désordonnés. Des odeurs de sucre et de friture tournoyaient dans l’air chauffé par les moteurs des manèges. Les autos tamponneuses étaient installées sur l’esplanade de la porte monumentale. Leurs carrosseries et leurs phares flamboyaient. Le patron, un colosse à la trogne barrée d’une épaisse moustache, faisait tonner sa grosse voix dans un micro. Un peu plus haut, les avions tournaient, décollaient et atterrissaient sans relâche. C’était le manège préféré de Louis malgré les claquements du compresseur qui l’effrayaient. À l’inverse des autres pilotes qui actionnaient sans cesse le levier de décollage et d’atterrissage, Louis maintenait son avion en vol pendant toute la durée du tour pour le plaisir de se hisser au-dessus des sept platanes bordant l’église entre lesquels les attractions foraines battaient leur plein. En bas, il voyait son grand-père dans son costume sombre zébré des reflets jaunes, rouges, bleus et violets des néons. On entendait des chansons de la radio que le grand-père trouvait habituellement stupides mais qui ne semblaient pas le déranger en ce moment précis. Lorsque Louis fermait les yeux, il avait l’impression que le manège tournait plus vite mais ce n’était qu’une illusion due à l’accélération du rythme musical.

Maintenant, il faisait tout à fait nuit et l’on pouvait voir les étoiles malgré les lumières clinquantes de la fête. Louis et son grand-père s’arrêtèrent devant le confiseur. Ils commandèrent un gros berlingot rouge et blanc et une portion de frites. C’est le monde à l’envers ! dit le grand-père en léchant le berlingot tandis que Louis croquait les frites. Au tir à la carabine, le grand-père creva tous les ballons mais Louis en manqua un. Pour le consoler, le grand-père lui donna un franc. Louis glissa la pièce dans une boîte à sous et ouvrit le tiroir qui contenait un pistolet miniature à ressort avec son chargeur de balles en plastique.

Sur le chemin du retour, Louis se sentit comme un aventurier de la nuit. La pendule de la gare brillait comme une deuxième lune et l’autorail, avec ses gros yeux, attendait l’aube dans la fraîcheur des trois cèdres. Au lieu de revenir par le boulevard, le grand-père décida de longer la voie ferrée et de rentrer à la maison en passant par le portillon rouillé du  jardin, ce qui était formellement interdit à Louis. Leurs pas crissaient sur du sable et du mâchefer. 

Les jardins des grandes propriétés voisines exhalaient le fort parfum nocturne du buis. Le grand-père ouvrit le portillon qui donnait sur une petite terrasse où Louis venait se percher dans la journée pour surveiller son territoire. Pour descendre dans l’allée des groseilliers, il fallait chercher d’un pied une barre d’appui en métal scellée dans le mur recouvert de tuiles et poser l’autre pied sur une marche en tôle. Un petit saut et on était au fond du jardin. Sous la lune, le potager luisait et embaumait. Louis traîna les pieds, grappilla des groseilles et demanda :  est-ce que la locomotive reviendra demain ?

La silhouette massive du grand-père s’engouffra sous les feuillages denses des vieux pommiers. Sa voix semblait se perdre dans un autre monde. Non, répondit-il sans se retourner, la dernière a manœuvré aujourd’hui. Elle ne reviendra plus.

 

© Club (pour la version 2018)

 

24 septembre 2016

Grandes fêtes sous la lune

La jeune fille revint quinze jours plus tard. Amusée, elle composa ses initiales puis sa date de naissance sur le clavier et la porte se déverrouilla dans un déclic. Andrade avait bien entré ce nouveau code d’accès. Elle en fut flattée. Avant de gravir le grand escalier aux azulejos, elle inspecta son reflet dans les miroirs défraîchis et tenta de dompter une mèche rebelle en sachant très bien qu’elle n’y parviendrait pas.

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Photo © Christian Cottet-Emard

Tout en haut, la porte entrouverte de la bibliothèque libérait un filet de musique. N’obtenant pas de réponse après avoir frappé, la jeune fille risqua quelques pas en direction de la masse sombre du bureau d’où ne se détachait que la lueur bleue de la lampe en pâte de verre et la silhouette immobile d’Andrade.

Affalé dans son fauteuil, il dormait dans une position inconfortable, la tête légèrement inclinée vers l’épaule. Elle n’avait plus qu’à repartir mais elle se ravisa en pensant qu’elle avait traversé la moitié de la ville. Elle espérait que sa présence dans la pièce suffirait à le réveiller mais elle remarqua un flacon presque vide et un verre sur le bureau. Elle le saisit et huma le bouquet rond et puissant du bourbon. Le lecteur de disque diffusait toujours sa musique. « Motets de Louis Nicolas Clérambault » lut la jeune fille sur le coffret ouvert juste à côté. Elle reposa le verre et effleura timidement le bras d’Andrade qui poussa un soupir sans pour autant reprendre conscience. Dépitée, elle s’assit sur le bord du bureau, reprit le verre, huma de nouveau et but une petite goutte qui lui brûla la gorge et la fit tousser bruyamment. Le visage empourpré, elle reposa précipitamment le verre et paniqua à l’idée de voir Andrade se réveiller à ce moment précis mais il ne bougea pas d’un cil. Soulagée, elle attrapa un petit miroir décoratif posé avec d’autres bibelots sur le bureau et vérifia son image. Elle remit avec précaution le miroir à sa place et observa Andrade avec curiosité. Elle s’approcha pour mieux distinguer son visage et pour en étudier les détails, notamment les zones où naissait le voile sombre de la barbe. Elle se pencha un peu plus encore jusqu’à ce que ses cheveux recouvrent cette peau foncée, glabre, qu’elle trouva rêche après l’avoir effleurée d’un rapide baiser.

La jeune fille était partie depuis longtemps lorsqu’Andrade se réveilla. Il se souvint d’un rêve. Il marchait dans une longue rue déserte, bordée de chaque côté de hauts murs. À sa droite, apparaissait une petite porte en bois vermoulu. Il l’ouvrait sans difficulté et se retrouvait dans un grand jardin abandonné et luxuriant. Après quelques pas, il s’asseyait sous un saule pleureur bruissant. Il s’endormait, mais d’un sommeil léger parce qu’il sentait le saule pencher son feuillage et lui effleurer le visage de ses tendres ramures.

(Extrait de Grandes fêtes sous la lune, une des nouvelles de mon recueil Mariage d'automne publié aux éditions Germes de barbarie) Droits réservés.