Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09 novembre 2014

L’auteur

(Extrait de mon recueil de trois nouvelles fantastiques Trois figures du Malin, © éditions Orage-Lagune-Express, 2004. Droits réservés.

Écouter une autre nouvelle du recueil sur Bonne nouvelles, le site de Nicole Amann.)

Pour ne pas ralentir mon allure, je ne me retournerai plus. C’est un peu comme suspendu dans le vide : mieux vaut ne pas regarder en bas pour continuer l’escalade. Je voudrais quitter plus vite ces quartiers trop animés où se condense en lourds panaches le souffle de centaines de bouches aux lèvres gercées par le froid. Je sais maintenant que la peur a un visage, celui, multiple, des foules anonymes noyées dans leur rumeur.

christian cottet-emard,trois figures du malin,éditions orage-lagune-express,auteur,nouvelle,recueil,personnage,fiction,fantastique,littérature,blog littéraire de christian cottet-emard,christian claude louis cottet-emard,viry,jura,franche comté,oyonnax,rhône-alpes,ain,médiathèque d'oyonnax,archives,bnf,bibliothèque nationale de france,isbn,dépôt légal,ean,notaire,protection juridique,copyright,droits réservés,photo,gare d'oyonnax,sncf,capture vidéo,vidéo marie caredda

Photo extraite d'une vidéo de Marie-Christine Caredda, gare d'Oyonnax, soir, novembre 2014.

Derrière ces faces, des intelligences étrangères en savent long sur moi, croisent des fichiers et poursuivent leurs enquêtes. Je sais aujourd’hui ce que signifie être atteint et ce n’est guère mieux qu’être atteint d’une maladie. Oui, des gens que je ne connais pas savent qui je suis, d’où je viens et comment je vis alors que je l’ignore moi-même. Pour eux, mon passé, mon présent et peut-être mon futur sont déjà écrits. Ils n’ont plus qu’à lire ces conjugaisons auxquelles se résume, pour eux, mon existence et à en tirer les conclusions. Ils peuvent même se payer le luxe, à travers moi, d’une autre vie, plus aventureuse, plus palpitante que la leur, moins insignifiante que celle qu’ils mènent dans une banalité et un confort à jamais inaccessibles à ma condition.

Quelle est ma condition ? Marcher. Marcher sans relâche dans les rues sans joies d’une petite ville industrielle dont j’ignore tout et qui est pourtant la mienne. Arpenter des quartiers de fabriques familiales abandonnées, imprimer mon ombre sur de vieilles enseignes peintes à même les murs d’anciens troquets où ont fini d’échouer mille destins détruits par le travail d’usine, traverser au crépuscule un parc au kiosque à musique silencieux, longer un vieux boulevard sacrifié au stationnement, marcher, toujours marcher sans même courir car cela relèverait du plus inutile affolement.

Mon instinct me le dicte, le rythme rapide mais surtout régulier de mon pas peut me soustraire à la diabolique emprise à laquelle je tente d’échapper, cette force qui m’empoigne et qui, de jour comme de nuit, m’enlève ou me pose où elle veut sans que je comprenne pourquoi. Mais le plus effrayant ne réside pas dans l’ignorance où je me trouve de mon propre destin. Qui a jamais su ce qui l’attendait ? Toute l’horreur de ma condition se construit dans la toile d’araignée qui se tisse autour de moi sous la forme d’informations qui me concernent mais dont j’ignore jusqu’à la plus anecdotique. Voilà pourquoi je n’ai pas trouvé d’autre solution que ces absurdes pérégrinations pour essayer de me soustraire à cette menace que je ne peux même pas nommer.

Qui est contre moi ? Qui est dans mon camp ? Je ne saurais le dire. Malgré le caractère méfiant dont m’a doté mon créateur, je suis dans une telle impasse que je dois accepter sans réserve toute aide qu’on pourrait m’apporter. 

Que dois-je attendre de ce rendez-vous au café du chemin de fer ? En effleurant la vitrine déjà poussiéreuse d’une agence de voyage en faillite, j’ai sursauté quand l’éclairage public s’est déclenché. Mon reflet m’est apparu, presque sans contours, moins net que l’ombre massive de mon lourd manteau d’hiver. Dans la poche, ma main ne se décrispe pas autour de la crosse de ce malheureux 6,35 qui peut toujours m’être utile à bout portant, tout à l’heure au café, assis en face de cet homme, un dénommé Preben Mhorn. Je ne sais pas à quoi il ressemble et aucun signe de reconnaissance n’a été prévu. Je n’ai qu’à entrer par la porte vitrée et m’asseoir, et peut-être me jeter dans les mâchoires du piège. De toute façon, je dois m’en remettre à lui.

Me voilà devant un vin chaud. Cette fois, les miroirs du café me renvoient l’image de mon visage. Dehors, le halo d’une enseigne ébréchée me révèle une bruine qui a déjà détrempé les rares autos garées en ces parages. L’horloge de la gare s’allume, blafarde comme une lune de papier mâché. Un homme engoncé dans un caban s’est assis à ma table. Il fume un cigare puant. Je fixe son regard avec terreur, le doigt sur la détente dans la poche de mon manteau. Il se présente: « Mhorn. Voici les papiers. » De mon autre main, je prends l’enveloppe d’où surgira ma nouvelle identité. Cet homme est là pour m’aider mais comment m’a-t-il identifié ?

Rien à faire, je suis toujours sous l’emprise, le cauchemar continue. Mhorn se lève brusquement. Sous la table, d’une impulsion de mon bras, le canon du 6,35 suit aussitôt son mouvement. Le vin chaud se répand autour du verre brisé. « Pas la peine de s’énerver. L’autorail part dans cinq minutes. Il y a un billet dans l’enveloppe, avec le reste. Ne traînez pas et n’oubliez pas de composter.»

L’autorail gronde dans le crachin, sous les lueurs vert-de-grisées du quai. Une fois blotti derrière la vitre grasse au milieu des sièges vides, je pourrai découvrir mon nouveau nom dans l’enveloppe. J’ai tant rêvé à cet instant sans y croire, à cette nouvelle naissance... Le composteur claque sur mon billet. Bientôt un coup de sifflet sur le quai et puis, peut-être, la chance d’un nouveau départ vers de vierges horizons... 

Mais dans cette ville étroite, un seul nuage suffit à ramener la nuit.  Des ombres se mêlent autour du marchepied de l’autorail. Dans quelques secondes, la rame qui assure la correspondance viendra s’immobiliser juste à côté, le temps d’un échange de voyageurs. La voici, dans ses grincements de ferraille, déserte à cette heure tardive. Mais non. Cet homme en imperméable qui en descend, l’oeil fouineur et menaçant... Son parapluie noir s’ouvre d’un claquement mat sur sa tête et je vois la puissance maléfique de son regard dans le mien.

C’est lui, encore lui dans la nuit, dans mes ténèbres éternelles, dans mon enfer d’incertitudes sans fin, lui, l’ordure, le pervers, le maître démoniaque de ma vie, l’auteur.

 

09 septembre 2014

Extrait de mon prochain livre

publication,édition,rolls verte,christian cottet-emard,droits réservés,extrait,livre,nouvelle,littérature,fiction,automobile,rolls royce,blog littéraire de christian cottet-emard,manuscrit déposé,protection juridique,notaire,rolls corniche,antoine,ricardo,rozana,marines,sea pictures,sir edward elgar,musiqueLa Rolls verte 

Antoine se perdait souvent dans la contemplation d’une tache contre le mur de son bureau, la trace d’une grosse araignée qu’il avait écrasée quelques années auparavant et qui était restée là, tel le morne trophée d’une demi-décennie d’assemblées générales et de collisions au carrefour. Le jour où la Rolls verte se gara devant l’agence du quotidien local où Antoine végétait dans un emploi de rédacteur photographe, un rayon de soleil estival éclairait crûment la tache. La secrétaire indiqua le bureau d’Antoine à un jeune couple puis se déplaça en direction de la vitrine pour admirer la Rolls verte au volant de laquelle patientait un chauffeur. Sans chauffeur, une Rolls n’est pas tout à fait une Rolls, pensa Antoine à ce moment-là. Le jeune couple qui avait trouvé porte close à l’Office de tourisme voisin de l’agence cherchait à rejoindre une direction qu’il était impossible d’indiquer clairement en raison du plan de circulation complexe récemment inauguré. Pendant qu’Antoine réfléchissait au moyen de renseigner les visiteurs, ils se chamaillèrent un peu à propos de l’heure à laquelle ils devaient se présenter là où ils étaient attendus. Antoine apprit ainsi qu’ils s’appelaient Ricardo et Rozana. Ricardo était un jeune homme brun au teint mat et Rozana une jolie rousse aux yeux verts. Sa beauté espiègle fut sans doute pour quelque chose dans la décision d’Antoine de les accompagner pour les emmener sur la bonne route. Au volant de son Ami 6 exténuée, Antoine avait du mal à quitter des yeux le rétroviseur qui encadrait l’image de la Rolls verte glissant dans les rues désertes du centre ville. À l’embranchement, Antoine fit demi-tour et indiqua d’un geste la nouvelle direction. Ricardo et Rozana le remercièrent par de grands signes de la main. De retour à l’agence, songeur, Antoine passa le reste de l’après-midi à bavarder avec la secrétaire sur le thème de la Rolls verte. Antoine n’y entendait rien en voitures mais un pigiste qui collectait des résultats sportifs assura qu’il s’agissait d’une Rolls Corniche, probablement un modèle datant de 1971.

© CECCL 2014. Tous droits réservés.

01 mars 2014

Hafner et autres malices

(Nouvelle extraite de mon recueil Dragon, ange et pou, éditions Le pont du Change © Éditions Le Pont du Change, 2012. Tous droits réservés. 

hafner,hafner et autres malices,dragon,ange et pou,christian cottet-emard,éditions le pont du change,droits réservés,lyon,rhône-alpes,france,europe,blog littéraire de christian cottet-emard,littérature,burlesque,humour,mélancolie,voisine,quinquagénaire,maturité,citerne gaz,flamme,hamster,cage,bois de chauffage,bâche,cigare,bundle,fafner,briquet,colchiqueEn fin d’après-midi, malgré le vent qui se levait, je réussis à envelopper dans une grande bâche le bois que je venais de couper et d’empiler derrière la maison. Les bûches étaient entassées dans deux brouettes, ce qui leur évitait d’être en contact avec le sol et les protégeait de l’humidité. L’air pouvait circuler à travers cette construction bizarre, empêchant la condensation. Je disposai des chaises de jardin au-dessus de l’édifice et un bain de soleil sur le devant afin de maintenir la bâche bien fixée. Le chat qui m’avait observé en clignant des yeux se faufila sous la bâche pour visiter ce qu’il considérait peut-être comme un nouvel abri. Le soir en me couchant, j’entendis le vent qui gagnait en puissance et mon premier souci le lendemain matin fut de vérifier si mon installation avait résisté. La bâche n’avait pas bougé et le vent n’était plus qu’une brise tranquille musardant dans les grands frênes. En jetant un dernier coup d’œil, je décelai un mouvement dans les plis de la bâche. J’appelai le chat qui s’était peut-être installé là-dessous pour sa sieste après une nuit de bamboche. Aucune réaction. Je me baissai, soulevai un coin de la bâche et aperçus non pas le chat mais un petit dragon. Cette découverte me contraria car je n’avais aucune envie de voir traîner cette bestiole sous mon tas de bois et encore moins à proximité de la citerne de gaz distante d’à peine cinq mètres.

 

Le dragon roulait des yeux apeurés et couina comme un goret lorsque je parvins à le saisir. Alors que je le maintenais à deux mains pour l’immobiliser, il couina de plus belle et cracha du feu mais comme il n’était qu’un très jeune spécimen, la flamme qui sortit de sa gueule était la même que celle de mon briquet Bic. Pendant que je le scrutais sous toutes les coutures, il sembla se calmer. Son corps verdâtre recouvert d’écailles et ses pattes crochues se détendirent lorsque j’entrepris de lui caresser le sommet du crâne. Il était vraiment laid avec sa tête qui ressemblait à celle d’une tortue et tout en continuant de le caresser, je me demandais si je ne devais pas le tuer tout de suite avant qu’il ne devienne un dragon adulte capable de faire sauter tout le quartier en soufflant ses fichues flammes sur ma citerne Garogaz.

 

Je sais bien qu’avant de concevoir ces craintes, j’aurais dû tout d’abord m’étonner de trouver un bébé dragon sous mon tas de bois mais je suis un homme de cinquante ans. À cet âge, on ne s’étonne plus de grand-chose même si, paradoxalement, le monde paraît de plus en plus étrange, illisible.

 

Je me souvins d’une vieille cage où avaient vécu quelques générations de hamsters. Je la trouvai rapidement dans le garage au milieu de l’habituel capharnaüm familial. Le dragon ne se laissa pas enfermer de son plein gré mais je n’avais pas d’autre solution en attendant de savoir ce que j’allais faire de lui. Je disposai la cage au milieu de l’évier du sous-sol de manière à ce qu’aucune des flammes qu’il pouvait dégobiller ne puisse atteindre un autre matériau que les barreaux métalliques. Je me serais bien passé de cette complication car je ne suis pas homme à me débrouiller au mieux dans le quotidien.

 

Avoir tronçonné, empilé et bâché mon bois un jour de grand vent constituait pour moi une réussite considérable qui m’autorisait à envisager l’avenir immédiat sans que survînt un autre problème. Et voilà que je me trouvais avec un petit dragon sur les bras. Maintenant, il couinait sans cesse dans sa cage, peut-être avait-il faim. Je réalisai que j’avais lu pendant toute mon enfance des histoires de dragon sans m’interroger une seule fois sur le régime alimentaire de ces créatures. Le dragon couinait de plus belle en me voyant réfléchir. Malgré sa laideur, il avait un regard très expressif, presque émouvant. J’avais bien envie de l’appeler Fafner mais il était vraiment trop petit. Finalement, je lui donnai le nom de mon ancienne institutrice, Hafner, un beau dragon celle-là. Et s’il avait soif, tout dragon qu’il était ?

 

Je disposai une coupelle d’eau fraîche dans la cage. Hafner la flaira à plusieurs reprises, leva la tête dans ma direction, flaira encore une fois et lapa tout le liquide avec sa vilaine langue fourchue. L’eau lui descendit dans le gosier avec un drôle de bruit, comme si elle était portée à ébullition. Le dragon baissa la tête et fut saisi de spasmes. Ses flancs gonflèrent et palpitèrent sous ces ailes qu’il agita de manière pathétique. Il rota bruyamment puis expulsa un peu de fumée noirâtre et nauséabonde. Au même moment, j’entendis un bruit de moteur derrière la porte du garage. J’ouvris et me trouvai nez à nez avec le livreur de gaz qui branchait le tuyau de son camion sur la citerne. Je décidai de lui montrer Hafner. Le livreur se pencha sur la cage et dit : « qu’est-ce que c’est ce truc ?

 

— Un petit dragon, vous voyez bien, répondis-je. Je l’ai trouvé dans mon tas de bois et je me demandais si vous ne pouviez pas, vous qui êtes dans les combustibles, me dire comment je pourrais m’en débarrasser. Cela fait déjà une matinée qu’il est là-dedans et je ne compte pas passer le restant de mes jours en sa compagnie.
— Ça doit vivre dans la terre ces bestiaux-là, réfléchit le livreur. Ça y est, je me rappelle maintenant, j’ai eu un client qui s’est retrouvé avec le même problème.
— Ah bon ? Et comment a-t-il réagi ?
— J’en sais rien. Moi, je livre le gaz et sans vouloir vous commander, faudrait m’enlever ce machin d’ici pendant que je remplis la citerne. C’est pas réglementaire, « aucune flamme vive dans un rayon de trois mètres autour de la citerne » , c’est marqué sur la citerne et en plus, en ce moment, je livre le gaz. Vous voulez tout faire péter ou quoi ?
— Oui, oui, pardon. J’éloigne la cage.
— Si vous voulez mon avis, je crois que ça vit dans la terre ces bestiaux-là...
— Merci, mais votre avis, vous me l’avez déjà donné.
— Attendez, quoi ! Si ça vit dans la terre, ça vient de la terre. Vous me suivez ?
— De très loin, je dois dire.
— Les taupinières, vous y avez pensé aux taupinières ?
— Non, je n’y ai pas pensé. En ce moment, ainsi que vous pouvez le constater, j’ai d’autres soucis que les taupinières. D’ailleurs, je n’ai pas de taupinières sur mon terrain. Et si j’en vois ne serait-ce qu’une seule se former, je monte dans la voiture, je roule dessus et je l’écrabouille aussi sec. À force, ça les dégoûte et elles vont construire ailleurs.
— Chez les voisins par exemple ? observa le livreur en m’indiquant le terrain d’à côté, une véritable Z.U.P. de taupinières.
— Chacun ses problèmes.
— Bien vu, conclut le livreur en rembobinant le tuyau. Moi, je pense que votre dragon, c’est par les taupinières qu’il est arrivé. Il a dû emprunter les galeries et se perdre jusqu’à chez vous. Vous n’avez qu’à le faire partir par le même chemin. Enfin moi, ce que j’en dis... »

 

Je ruminai cette histoire de taupinières jusqu’à la fin de l’après-midi et je finis par me décider. La Z.U.P. de taupinières appartient à ma voisine, une fille d’une trentaine d’années qui s’est installée dans ce coin perdu du Haut-Jura après une overdose de Paris. Elle vit désormais seule dans cette ancienne ferme qu’elle restaure elle-même de la cave à la toiture.

 

Au début, lorsqu’elle est arrivée, nous nous sommes regardés en chiens de faïence, notamment un jour où je me suis hasardé à la saluer, avec pour toute réponse de sa part un grognement sourd parfaitement assorti à son visage de bouledogue à qui on aurait volé son os. Les seules touches de féminité dans ce corps de bûcheron canadien perpétuellement enveloppé dans une salopette sont deux yeux d’un bleu pur et deux nattes blondes batifolant au-dessus des bretelles de la salopette. Un autre jour, à la supérette, elle s’est sentie obligée de m’adresser un signe de tête auquel j’ai répondu par un grognement dans la même tonalité que celui qu’elle m’avait adressé la première fois. Elle comprit alors que nous avions un point commun : nous n’étions pas du genre à célébrer la fête des voisins, ce qui sembla la mettre à l’aise.

 

Depuis, nous nous rendons mutuellement service. Assistance technique et bricolage contre petit secrétariat concernant surtout l’abondant courrier de son divorce. Pendant que son ex reçoit des lettres farcies d’allusions perfides, d’accusations tordues et de menaces voilées chantournées dans la meilleure langue de Molière, mes robinets ne fuient plus, mes radiateurs cessent de gargouiller et la décoration de mon intérieur avance enfin. Tout récemment, ma robuste voisine a monté en deux jours, sous les yeux ravis de mon épouse, la nouvelle cuisine achetée en pièces détachées, débouché les toilettes et terrorisé deux cambrioleurs qui commençaient à s’attaquer à notre porte d’entrée en notre absence. Parfois, nous prenons un verre chez moi ou chez elle en parlant de tout et de rien, le plus souvent de rien d’ailleurs car malgré son jeune âge, elle semble avoir épuisé sa réserve de conversation.

 

Ce soir de septembre, la lune et le soleil étaient face à face dans le ciel pur et lumineux. On aurait dit qu’ils se saluaient comme des amis en train de se perdre de vue. La voisine posa deux verres à moutarde et une bouteille de bourbon sur sa table de camping. En contrebas de la terrasse en chantier, naissaient les colchiques dans les grands prés. Je regardais cette drôle de fille dans sa salopette blanchie de plâtre remplir les verres lorsqu’elle daigna enfin pencher la tête sur la cage du dragon. « Il est moche, dit-elle.

 

— C’est un bébé. Nous, on le trouve moche mais sa mère doit le trouver beau.
— Peut-être... »
Un voile assombrit le regard bleu de la voisine. Après un silence pesant, je bus mon verre et dis : « c’est bien à toi le terrain avec les taupinières ?
— Ben oui, j’ai des taupinières et alors ? Qu’est-ce que ça peut faire ?
— Alors, est-ce que je peux relâcher le dragon dans tes taupinières ? Il paraît qu’il vient de là et qu’on peut donc le renvoyer chez lui par le même chemin.
— Ah bon ? Et où c’est chez lui ?
— Je ne sais pas moi, au centre de la terre sans doute... »
La voisine but à son tour et remit une deuxième tournée. Elle me toisa et dit : « qu’est-ce que ça peut faire ? C’est pas notre problème. »
— Eh bien moi, mon problème, c’est de me séparer de ce pensionnaire. En plus, je ne sais même pas comment le nourrir. Quand je lui ai donné de l’eau, il a eu un renvoi qui a empesté le garage. Une odeur...
— Quel genre ?
— Comme quand on pisse dans le feu, si tu vois ce que je veux dire.
— Houla ! »

 

Elle avait l’air de bien connaître la question. Durant un instant, de manière tout à fait saugrenue, je l’avoue, je me représentai l’impossibilité technique, pour une femme, de pisser dans le feu. Même dans des braises, l’exercice pouvait se révéler périlleux. Elle avait probablement vu son mari s’amuser à ce jeu stupide. À un moment ou à un autre de son existence, un homme finit toujours par céder à la tentation idiote de pisser dans le feu. Mais puisque ma voisine et son ex vivaient à Paris dans une tour avant leur séparation, monsieur ne devait pas trouver souvent l’occasion d’allumer le genre de feu qu’on éteint en pissant dessus. Et si ma voisine était un homme ? Je devais la fixer avec un soupçon d’effroi en élaborant ce scénario car elle s’exclama : « pourquoi tu fais cette tête ? J’ai du noir sur la figure ?

 

— Non, je pensais juste à quelque chose. Sans importance. Bon, alors, tu me la donnes ou pas, l’autorisation de relâcher ce dragon sur ta parcelle ? À moins que tu ne veuilles le garder ?
— Non merci. Pas d’animaux. Après un mari, ça suffit.
— Écoute, réponds-moi oui ou non car cette bestiole va finir par crever si je passe encore une semaine à réfléchir à son sort. »
Elle haussa les épaules et une bretelle de sa salopette glissa sur son bras, dévoilant un tee-shirt trop grand aux manches si évasées qu’on pouvait distinguer la naissance du sein. Mais cela ne prouvait rien. Elle pouvait très bien être une femme par le haut et un homme par le bas. Elle se resservit une bonne rasade de bourbon et dit : « OK, OK, fais ce que tu veux, qu’est-ce que ça peut faire ? »

 

— Je trouve normal de te demander l’autorisation. Ce pré, c’est chez toi.
— T’inquiète, je t’autorise. Tiens, en échange, offre-moi un de tes barreaux de chaise. Je ne serai pas perdante. »
Heureusement, mon étui à cigares ne contenait que du Bundle (meilleur rapport qualité/prix dans cette entrée de gamme). J’en décapitai deux avec ma petite guillotine en plastique et cherchai sans succès mon briquet. En mâchouillant son cigare, ma voisine me regardait explorer mes fonds de poche. « Le mien est passé dans la machine à laver ce matin, dit-elle, mais t’inquiète, qu’est-ce que ça peut faire, on a quand même du feu. » Elle plongea la main dans la cage, saisit sans ménagement le dragon, lui appuya sur le ventre et alluma son cigare avec la flamme qu’il cracha en couinant. Elle tira quelques bouffées, grogna « allez, retourne chez toi, casse-toi » et lança le dragon par-dessus la terrasse, en direction des taupinières.

 

Le pauvre Hafner couina de frayeur, roula dans le pré et s’engouffra dans la première taupinière qu’il trouva. J’allumai à mon tour mon cigare de la manière classique, avec mon briquet retrouvé dans la doublure trouée de ma veste, en pensant à l’étrangeté des mondes de flammes et de ténèbres qui existent sous nos pieds et au-dessus de nos têtes, et à nous qui vivons entre les deux sur une mince croûte de terre. Mais comme dit toujours la voisine, « qu’est-ce que ça peut faire ? »

Photo Dragon empruntée ici chez Éric Poindron