16 novembre 2009
Tu écris toujours ? (53)
Conseils aux écrivains qui doivent répondre à des questions embarrassantes.
Cet épisode de TU ÉCRIS TOUJOURS ? (FEUILLETON D’UN ÉCRIVAIN DE CAMPAGNE) illustré par le dessinateur Miege est paru dans Le Magazine des Livres n°19, septembre/octobre 2009.
Je fais souvent des rêves prémonitoires désagréables. Par exemple, je rêve que je me lève tôt le matin, et le mauvais rêve se réalise peu après. Mon voisin écrivain m’a confié qu’il faisait le même rêve et qu’il avait commis l’erreur d’en parler dans une de ces interviews paralittéraires dont l’objectif principal est de révéler aux lecteurs si vous êtes plutôt chat que chien, cognac ou bourbon, cigarette ou cigare, choucroute ou cassoulet, la plus littéraire des questions étant : « préférez-vous écrire au stylo qui bave, à la portative qui coince ou à l’ordinateur qui rame ? » Il faut se méfier de ces questions en apparence futiles qui ont le redoutable pouvoir de vous transformer, vous l’auteur, en un personnage de fiction qui finira par prendre votre place dans l’esprit de vos lecteurs. En indiquant qu’il craignait de se lever tôt, mon voisin écrivain se trouva propulsé auprès de ses nombreux lecteurs dans la catégorie des auteurs paresseux, ce qui lui fut longtemps préjudiciable dans ses rapports avec son éditeur en attente d’une suite qui ne vint jamais à son unique et sirupeux best-seller. En ce qui me concerne, j’ai bien retenu la leçon et je n’avouerai jamais, quand bien même accéderais-je à la célébrité, que mon plat préféré est le canard à l’orange. Vous me direz que vous êtes maintenant au courant mais cela n’a pas d’importance puisque, à l’inverse de mon voisin, je ne suis pas célèbre.
Revenons à nos canards, je veux dire à nos moutons. Après avoir pris conscience du danger auquel peuvent vous exposer les réponses sincères à des questions idiotes ou insignifiantes, étudions maintenant les questions embarrassantes, celles qui portent par exemple sur les tirages de vos livres si votre nom ne s’inscrit pas encore en tête des listes des meilleures ventes. Lorsqu’on parle de questions qui ne doivent jamais recevoir de réponses, le mieux est de se référer aux techniques de non-communication employées par les personnalités politiques. Rien n’autorise un journaliste à savoir que vous avez publié votre dernier livre à cinquante exemplaires chez un éditeur adepte de l’impression à la demande. Vous répondrez donc ainsi à toute question concernant le tirage : « je vous remercie de me poser cette question importante à laquelle je répondrai avec grand plaisir lorsque j’aurai terminé de répondre à la précédente à propos de laquelle j’avais encore une précision à donner. » Cette formule magique vous a permis de créer une première diversion en flattant l’ego souvent surdimensionné du journaliste et une deuxième en sollicitant sa mémoire logiquement plus orientée sur les questions à venir que sur celles déjà posées. Il jettera l’éponge et passera à la question suivante. Vous êtes tombé sur un teigneux agrippé à sa question comme l’oncle Picsou à ses dollars ? Pas de panique, voici la parade : « j’ai bien noté votre question mais je voudrais en préambule, si vous le permettez, répondre par avance à une autre question que vous ne manquerez pas de me poser bientôt et dont la réponse contribuera à donner par anticipation à la précédente toutes les précisions qu’elle mérite. » Le journaleux résiste encore ? Infligez-lui votre botte : « Pouvez-vous me répéter la question ? »
Qu’on soit écrivain ou non, savoir se débarrasser des questions embarrassantes est un art de vivre qui permet aussi de remettre à leur place tous les impolis, notamment les journalistes, qui se permettent de les poser. Est-ce que je demande à madame Tumbelweed, la gouvernante qui travaille chez mon voisin écrivain, si elle utilise un rasoir électrique ou un jetable pour éliminer ses poils au menton ? Non, je feins de ne pas les remarquer. Et je ne la questionne pas davantage sur ses relations avec Sir Alfred, le chat de ce même voisin, qui ne sont pas au beau fixe. Madame Tumbelweed m’est reconnaissante de cette discrétion. Un jour, elle a sonné à ma porte pour me demander si je n’avais pas vu Sir Alfred qui disparaissait chaque fois qu’elle devait lui administrer son vermifuge. Je me préparais à dîner seul car mon épouse s’était absenté. Lorsque la brave femme constata que j’allais me contenter du même menu que Sir Alfred, des sardines en huile de la fameuse marque Ohé, matelot, elle me pria de patienter avant de commencer mon repas, se retira et revint quelques minutes après chargée d’un plateau d’argent sur lequel était disposé un plat sous cloche. Vous me croirez si vous voulez, c’était du canard à l’orange qui lui restait de midi. Incroyable non ? Ce que j’admire chez les gens de maison de cette classe, c’est leur don de deviner nos rêves les plus profonds, les plus secrets, les plus complexes, une préférence personnelle pour le canard à l’orange par exemple, sans recourir à la moindre question embarrassante. Qu’ils en prennent de la graine tous ces journalistes !
12 septembre 2009
Tu écris toujours ? (52)
Conseils aux écrivains qui se font interviewer
Cet épisode de TU ÉCRIS TOUJOURS ? (FEUILLETON D’UN ÉCRIVAIN DE CAMPAGNE) est paru dans Le Magazine des Livres n°18, juillet/août 2009.
Pendant que je donnais son bain au canari — le pauvre ne peut plus monter tout seul dans sa baignoire en raison de son grand âge — le téléphone a sonné. À la voix qui me demandait si j’étais bien moi-même, j’ai répondu « non, il s’est absenté » , histoire de me voir venir et de noter qu’un journaliste souhaitait m’interviewer. J’ai promis de transmettre le message dans les meilleurs délais, ce qui, de ce point de vue, était la stricte vérité, et j’ai décidé de faire le point. J’aime beaucoup faire le point, mais comme je le fais plusieurs fois par jour, je n’ai pas forcément le temps de m’occuper du reste.
Tel est mon premier conseil si l’on vous demande une interview : faire le point et ne pas sauter de joie, car même si l’on ne peut pas voir à l’autre bout du fil que vous vous pendez au lustre d’allégresse, cela peut se deviner. Le journaliste risque d’en conclure que vous n’êtes pas souvent interviewé et en déduire que, finalement, vous ne méritez point de l’être. Ne faites pas le point trop longtemps. Après un ou deux mois, on pourrait croire que la proposition vous laisse froid. Le journaliste a été muté pendant que vous faisiez le point ? Tant pis pour lui, ça lui apprendra à être patient. Sa hiérarchie ne l’a pas encore désigné comme volontaire pour une mutation ? Tant mieux. Vous allez pouvoir l’informer du bout des lèvres de votre décision de lui être agréable en acceptant de bien vouloir lui parler.
Maintenant que le rendez-vous est fixé, comprenez le but de votre interlocuteur. On est en plein mois d’août en sous-préfecture et vous avez affaire à un localier ? Cela signifie que même les chiens écrasés sont partis en vacances et qu’il ne reste plus qu’une solution au malheureux pour remplir sa page : vous. Si vous tenez malgré tout à ce papier dans Le Républicain Populaire Libéré du Centre, demandez le stagiaire d’été. Il vous soignera mieux, avec ses illusions juvéniles et ses participes aux accords imparfaits, que le vieux caïman en fin de carrière allergique à la littérature et capable de vous fourguer un pigiste des sports pour critiquer vos œuvres. C’est ce qui m’est arrivé lors de la parution d’un de mes premiers livres. L’article promis a mis un an à paraître sous la signature d’un spécialiste de la boule lyonnaise. Le papier n’était pas mal mais rédigé dans un style — comment dire ? — un style très « boule lyonnaise » . J’ai dû me pincer plusieurs fois en lisant cette prose tardive. Moralité, quand le bouliste se pique de littérature, l’écrivain prend les boules.
Bien choisir le lieu de l’interview. Si le journaliste vous propose son bureau, méfiance, cela peut être le bar du coin où une radio qui n’a rien de commun avec France-Culture confisque tout l’espace sonore public. Vous n’entendrez pas les questions du journaliste qui comprendra vos réponses de travers, ce qui peut donner un résultat intéressant si vous êtes nostalgique du surréalisme. Dans le cas contraire, faites-vous livrer le journaliste à domicile.
À l’époque où j’habitais encore en ville, j’ai tenté une fois cette expérience que je n’ai jamais reconduite en raison du comportement de ma voisine, chanteuse candidate à Décibel-Académie dans la section amateurs. Elle ouvrit ses fenêtres au moment de l’interview et commença à s’entraîner. Elle entama une longue vocalise déchirante qui monta en puissance pour mourir une première fois en un profond sanglot auquel succéda une plainte entrecoupée de hoquets de type tyroliens. Le journaliste dressa l’oreille. La voisine en profita pour offrir un deuxième service. Le journaliste roula de gros yeux inquiets et demanda :
« Quels sont ces cris affreux ? Quelqu’un s’est-il blessé ? »
— Ce n’est rien, dis-je, c’est la voisine.
Le journaliste me lança un regard sévère.
— Comment ça, ce n’est rien ? Il faut porter secours à cette malheureuse !
Comme pour confirmer les craintes du journaliste, la voisine cala sa voix éraillée sur un grave soupir qu’elle transforma en un terrible crescendo vibrato aussitôt relayé par un hurlement sauvage (probablement une chanson adaptée du Fado) agrémenté de trois vigoureuses reprises. Les tourterelles tranquillement occupées à fracasser du bec le crâne de quelques passereaux pour leur engloutir la cervelle interrompirent leur déjeuner et s’envolèrent à grand fracas en même temps que moineaux, merles, mésanges, pies et corbeaux épouvantés.
— Pauvre femme, crut bon de compatir le journaliste. Là, je crois qu’elle fait un malaise, il faut appeler d’urgence un médecin !
— Ah non ! répliquai-je au milieu d’une nouvelle batterie de vocalises.
Le journaliste me dévisagea encore plus sévèrement : « Quel manque de compassion pour vos semblables ! Je suis outré ! » Et il me fit un très méchant article. Je me suis consolé en apprenant que la voisine n’avait pas été retenue à Décibel-Académie. Bien fait pour elle !
06 juillet 2009
Tu écris toujours ? (51)
Conseils aux écrivains qui ne savent rien faire d’autre.
(Cet épisode a été publié dans le Magazine des livres n°17, juin 2009)
Le problème n’est pas de savoir si vous êtes un bon ou un mauvais écrivain. Savez-vous faire autre chose ? Voilà la vraie question et, bien sûr, la réponse est non.
Dès que vous aurez établi vous-même cet amer constat, vous aurez franchi une première étape vers une possibilité d’adaptation à un environnement socio-économique irrémédiablement hostile aux littéraires. Ainsi que se plaisent souvent à l’asséner aux petits jeunes précaires les champions du saut en parachute doré et tous ceux qui vivent depuis des lustres à l’abri de tout changement, vivre c’est s’adapter. Souvenez-vous des paroles de ma sorcière bien aimée, la patronne des patrons, à qui je donne ce surnom affectueux depuis que je l’ai entendue déclarer qu’il fallait « réenchanter le monde » : « L’amour est précaire, la vie est précaire, pourquoi le travail ne le serait-il pas ? » Haut le cœur, que diable ! (Pardon pour le lapsus, je voulais dire Hauts les cœurs, évidemment).
Vous n’allez donc pas baisser les bras, ô vous, travailleur de la plume, parce que vous ne savez rien faire d’autre qu’écrire sans commettre des fautes d’orthographe dans un monde où l’on n’a pas de temps à perdre à accorder les participes. Alors que faire ? La retraite contemplative dans un monastère ? L’ennui, c’est qu’elle s’accompagne d’une certaine frugalité. Le suicide ? Quelle faute de goût... Quant à la noce tous les jours, j’aime autant vous dire que ce n’est pas à la portée de toutes les bourses. Et puis, l’argent... Soit on en est couvert à ne plus savoir qu’en faire, soit on fourmille d’idées pour le dépenser mais on n’en a pas... C’est moche. Tout de même, si vous êtes dans la première catégorie, riche mais incapable de vous débrouiller dans la vie quotidienne, vous pouvez recruter un majordome ou un valet de chambre. Ce que je choisirais, moi ? Avec ce que me rapporte ma plume, un technicien ou une technicienne de surface à temps très partiel rémunéré (e) en chèques emplois services. Quant au valet de chambre, il m’aurait surtout été utile dans ma prime jeunesse, lorsque mes parents me répétaient trois fois par jour de la ranger cette fameuse chambre.
Vous êtes cousu d’or mais vous déplorez qu’avec le cadeau de la vie, personne n’ait songé à vous fournir le mode d’emploi ? Pas d’hésitation, choisissez le majordome. Ne rêvez pas. L’authentique butler a disparu depuis longtemps des villes et des campagnes anglaises mais vous trouverez peut-être des copies à Dubai ou à Abou dabi. Après tout, s’ils sont capables là-bas de refaire le Louvre et la Sorbonne à l’identique, ils doivent bien pouvoir fournir des copies de butler. Évidemment, cela peut faire nouveau riche. Pour éviter ce risque, mon voisin qui a fait fortune après la publication de son unique roman à l’eau de camélia, et qui est donc un authentique parvenu, s’est offert les services d’une gouvernante, Madame Tumbelweed, une femme à forte pilosité faciale, très bien assortie à nos paysages rustiques méticuleusement arpentés et balisés au moyen d’un procédé liquide par le chat chartreux Sir Alfred. Je dois avouer mon admiration pour ce voisin qui a réussi dans la vie sans la moindre compétence professionnelle et surtout sans le génie littéraire qui aurait fait de lui, dans une société comme la nôtre, un homme extrêmement malheureux, pour tout dire, un inadapté.
Quant à savoir si on est écrivain parce qu’on est inadapté ou inadapté parce qu’on est écrivain, cela revient à se poser la lassante question de l’œuf et de la poule, autant dire le genre d’interrogation qu’on peut se permettre à l’adolescence, cet âge flamboyant où le Président Directeur Général se voyait Président de la République, où le pyromane se rêvait pompier, où Hitler se croyait artiste peintre, où le rédacteur en publicité se sentait l’étoffe d’un Rimbaud, et où l’écrivain s’imaginait en vacances pour toute la vie. Pour ces personnages comme pour vous, le temps a fait son œuvre (en voilà au moins un qui réalise son objectif) en vous apprenant parfois qu’en partant de rien, on arrive souvent au même endroit après avoir fait du sur place. Cela s’appelle la maturité. Il ne vous reste plus qu’à tirer des livres de cette universelle expérience humaine. Vous pourriez les intituler Le premier plaisir minuscule et autres gorgées de bières (proses aux petits oignons), Je décrois donc je suis (la décroissance heureuse), Je me suis fait moi-même avec pas grand-chose (autobiographie biodégradable), Petits riens du Grand Tout (philosophie allégée), Un peu de tout (aphorismes recyclables) ou Presque rien, c’est Tout (poésie basse tension). Avec d’aussi bons titres, vos livres se retrouveraient en tête de gondole chez Nature et Découvertes. Trop zen.
La suite du feuilleton dans le Magazine des Livres n°18 (juillet/août 2009) actuellement en kiosques.
06 juin 2009
Tu écris toujours ? (50)
aux écrivains qui s’installent à la campagne
Les villes connaissent un tel développement qu’on finit par y rencontrer trop d’êtres humains. Le contact humain est comme toutes les bonnes choses, il ne faut point en abuser. Aussi avez-vous décidé d’écrire à la campagne. Bien, mais n’oubliez pas que les êtres humains peuplent aussi les zones rurales. Vous pourriez en croiser un lors de vos promenades, y compris dans les forêts les plus profondes.
Lors d’une rencontre inopinée avec un autochtone, préférez le classique « bonjour » au problématique « holà mon brave ! » peu prisé des ruraux du 21ème siècle et encore moins des néo-ruraux, vous savez, les citadins en rupture qui construisent à côté de leurs fermes rénovées des yourtes, des wigwams ou des tipis pour y animer des stages avec hébergement Feng shui tels que Développement personnel et lombriculture, Tondre la chèvre angora ou Reconnaître une empreinte de dinosaure. Si l’autre promeneur ne vous a pas détecté, vous pouvez toujours vous carapater dans un taillis ou vous dissimuler derrière un buisson mais j’attire votre attention sur les risques d’une telle stratégie en période de chasse, surtout si vous avez jugé opportun d’étrenner ce jour-là Loden et chapeau tyrolien à plume. La vie à la campagne ne nécessite pas d’habit particulier mais ce n’est pas une raison pour survoler tout nu le potager comme des néo-ruraux de ma connaissance qui proposent un stage Accro-branche et sauna finlandais. N’en rajoutez pas trop dans l’élégance rustique. Le costume de tweed n’est pas indispensable, au comptoir de la supérette locale, à l’achat d’une baguette, d’une bouteille de rouge et d’un fromage surpris en flagrant délit de tentative d’évasion. Misez plutôt sur de bonnes chaussures adaptées aux longues soirées d’hiver pour lesquelles je recommande les pantoufles à motifs écossais de la marque J’y vais (100 % laine avec semelles antidérapantes) bien que les dérapages en pantoufles soient assez rares. À la campagne, la tentation est grande de chausser les pantoufles en permanence. Si vous avez tendance à les porter même pour les courses à la supérette, reprenez-vous tant qu’il est encore temps. Peut-être avez-vous besoin de vacances en ville ?
Venons en maintenant aux problèmes de voisinage auxquels vous pouvez être confronté car le voisin est une espèce humaine si répandue qu’il a conquis même les territoires les plus reculés avec, évidemment, une prédilection pour votre espace vital personnel. Ces problèmes portent le plus souvent sur des aspects triviaux de l’existence que je m’excuse par avance d’avoir à traiter dans une aussi littéraire, estimable et distinguée publication que ce magazine.
Ainsi que cela se produit aussi en ville, les animaux de compagnie sont à l’origine des tensions les plus fréquentes mais la vie en zone rurale doit vous conduire à une plus grande circonspection.
Par exemple, dans le cas d’une pollution organique de votre pelouse, avant d’accuser votre voisin le plus proche, je veux dire l’animal domestique de votre voisin, inspectez avec attention l’objet du délit dont le coupable n’est peut-être qu’une bête sauvage. Pour l’identifier, je ne connais pas de meilleur ouvrage que le Guide des traces d’animaux de messieurs Preben Bang et Preben Dahlström (éditions Delachaux & Niestlé) que vous ouvrirez en dehors des heures de repas aux chapitres intitulés « Laissées, crottes et fientes » et « pelotes de réjection » comportant des doubles pages avec des illustrations grandeur nature.
Puisque nous évoquons les animaux, admettons une fois pour toutes que l’auteur campagnard n’a pas obligatoirement besoin d’un chien. Si vous tenez absolument à vous faire photographier en compagnie d’une de ces créatures en vue de la publication de votre portrait dans le hors-série Écrivains et terroirs d’un célèbre magazine animalier, empruntez ou louez le canidé. C’est ce qu’avait fait mon proche voisin, jadis auteur à succès, qui s’était ainsi entiché après usage d’un Saint-Bernard excessivement baveux dont les vieux jours furent gâchés par l’arrivée à la maison du chat Sir Alfred. Je pense que la principale qualité du Saint-Bernard se limite au tonnelet d’eau de vie qu’on lui attachait au collier dans le bon vieux temps. On doit pouvoir aisément se procurer le tonnelet sans le Saint-Bernard.
La campagne, source d’inspiration ? Voyez les réactions de votre éditeur. S’il ne donne plus signe de vie depuis l’envoi de vos nouveaux manuscrits (un recueil de poèmes intitulé Le Vieux biniou, une monographie traitant du hameau de Corneille-en-Désert après l’exode rural et une biographie du justement méconnu Aimé Duchemin, poète à ses heures et rien de spécial le reste du temps), posez-vous la question.
Extrait de Tu ÉCRIS TOUJOURS ? (FEUILLETON D’UN ÉCRIVAIN DE CAMPAGNE). (Cet épisode a été publié dans le Magazine des livres n°16, mai 2009. La suite du feuilleton Tu écris toujours ? dans le n°17, juin 2009, actuellement en kiosques).
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08 mai 2009
Tu écris toujours ? (49)
Conseils à ceux qui veulent donner des conseils aux écrivains
(Extrait de TU ÉCRIS TOUJOURS ? (FEUILLETON D’UN ÉCRIVAIN DE CAMPAGNE). Épisode publié dans le Magazine des livres n°15)
Depuis le temps que je prodigue des conseils aux écrivains et à leurs improbables amis, vous devez vous demander comment je peux remplir cette mission. C’est très simple, je fréquente quelques spécimens de ces individus sans pour autant appartenir à leur confrérie.
Si j’étais moi-même écrivain, je serais incapable d’en conseiller d’autres. Si vous avez des bourrelets, vous n’êtes pas le mieux placé pour conseiller celles et ceux qui voudraient réduire les leurs. Oh, bien sûr, le rêve très ordinaire de devenir écrivain m’a visité comme on peut l’être par un fantôme qui viendrait la nuit vous chatouiller les pieds. J’ai même cédé à la tentation dans ma jeunesse en envoyant un poème à un journal local. Le chef d’agence m’a téléphoné pour me féliciter et m’a demandé si je ne voulais pas, dans la foulée, couvrir l’assemblée générale de la société crématiste Les Feux follets. J’ai accepté cette corvée et quelques autres mais au bout de dix ans, j’en ai vite eu assez. À la onzième assemblée générale annuelle, j’ai tout envoyé promener, la presse et les crématistes. De toute façon, je ne brûle pas d’impatience à l’idée d’être réduit en cendres. Et puis, moi qui n’ai jamais fait de politique, je me vois mal finir dans une urne.
Un des écrivains que je conseille le mieux est mon voisin. Nous avons lié grâce à son chartreux, Sir Alfred, peu après mon installation dans ma modeste maison à quelques encablures de la demeure du Maître, une grosse pâtisserie de style rococo datant du début vingtième avec balcons, verrières, tourelles et tout le tralala. J’avais remarqué que Sir Alfred polluait ma pelouse juste après son repas pris vers midi. J’avais alors réussi à inverser le processus en attirant le matou une heure avant avec des friandises dont il se remplissait la panse pour retourner œuvrer dans le gazon, mais cette fois-ci dans celui de son propriétaire. Retour à l’envoyeur. Après une petite explication avec l’écrivain qui avait découvert mon stratagème, nous étions parvenu à une entente cordiale dans l’intérêt de Sir Alfred, ce glouton ne pouvant tout de même pas continuer indéfiniment à risquer l’apoplexie à force d’ingurgiter tous les jours une double ration.
Mes visites à l’écrivain dont je tairai le nom — je puis juste indiquer qu’il connut jadis un grand succès avec son roman traduit dans le monde entier, même en inuit, L’Amour est enfant de poème — obéissent toujours au même rituel. Très chic, je dois dire. La vieille gouvernante anglaise au visage mal rasé me jette un regard en dessous en me débarrassant de mon pardessus après quoi elle lève un sourcil et m’accompagne dans une antichambre poussiéreuse mais très chic. Tout est très chic dans cette maison, même la poussière. Elle entrouvre une porte dans la pénombre et prononce mon nom avec un accent anglais, ce que je trouve vraiment très chic. « Qu’il entre ! » soupire une voix pendant que la gouvernante file à l’anglaise bien sûr et que Sir Alfred en profite pour s’esbaudir dans la bibliothèque où l’écrivain m’indique un fauteuil club griffé devinez par qui.
Sir Alfred s’empresse de se coucher sur mes cuisses dans lesquelles il plante ses griffes sans que je puisse protester car cela interromprait la conversation. Lorsqu’il bâille, on croirait avoir soulevé le couvercle d’une poubelle ménagère abandonnée une semaine de canicule pour cause de grève des éboueurs. Heureusement, l’écrivain m’offre un cigare dont quelques volutes dirigées avec adresse sur les moustaches de Sir Alfred suffisent à me libérer de la tiède et gélatineuse pesanteur qu’il inflige à mon centre de gravité. Au moment où je pourrais enfin jouir en paix de nos échanges littéraires, la gouvernante anglaise vient servir le thé, breuvage certes décevant mais on ne peut plus chic, ce qui me donne au moins une occasion dans la journée de boire de l’eau, conformément aux conseils de mon médecin obsédé par l’hydratation. Avec une gouvernante jurassienne, peut-être aurais-je eu droit à une fine du Jura.
Ma patience à endurer les familiarités de Sir Alfred, son haleine de poney et le fade glissement du thé dans mon gosier me valent autant la sympathie de l’écrivain que mon souci de ne pas chasser sur les mêmes terres que lui. Il me croit encore journaliste. Je ne démens pas car les écrivains qui se supportent rarement entre eux tolèrent plus facilement un tel plumitif dans leur entourage, à condition qu’il sache adopter les attitudes hiérarchiques appropriées (par exemple, l’écrivain doit toujours manger le premier). Sur ce point, mon prestigieux voisin n’a rien à craindre. Le succès d’un seul livre l’ayant dispensé d’en écrire d’autres, il incarne un rêve aujourd’hui partagé par de nombreux auteurs : devenir écrivain sans être obligé d’écrire, le comble du chic.
La suite du feuilleton dans le magazine des livres n°16 (mai 2009) actuellement en kiosques.
09 mars 2009
Tu écris toujours ? (48)
Conseils
à ceux qui veulent déménager un écrivain
Il est toujours pénible de déménager mais l’affaire se complique si vous avez un écrivain à la maison. L’écrivain, c’est un peu comme l’armoire bressane qu’on se transmet d’une génération à l’autre, ça voyage mieux dans le temps que dans l’espace. Si vous la manipulez sans ménagement, si vous la transbahutez sans égards, elle risque de se voiler pendant le transport et elle sera de guingois lorsque vous voudrez la remonter. Pareil pour l’écrivain. Lui aussi, il est lourd, encombrant et fragile. L’écrivain aime le changement mais en même temps, il a en a horreur, ce qui explique la difficulté de le déménager. Deux ans avant, il est d’accord, deux jours avant, il ne veut plus bouger.
Parfois, les écrivains construisent des cabanes où ils s’enferment pour écrire en paix ou pour renoncer au monde. Ces constructions précaires sont souvent dangereuses en raison de leur conception hors normes. Tous les écrivains ne construisent pas de cabanes, nombreux sont ceux qui travaillent dans leur bureau. Mais qu’il s’agisse de l’un ou l’autre de ces refuges, il conviendra de procéder à une prudente inspection de ces lieux inhospitaliers pour le commun des mortels avant d’envisager l’évacuation. Le plus pratique est de persuader l’écrivain d’abandonner sa cabane en emportant le strict nécessaire. Si la cabane contient rarement des objets de valeur, il n’en va pas de même pour le bureau où l’écrivain a pu dissimuler ses trésors. Il sera tellement perturbé par le déménagement qu’il vous faudra veiller à ce qu’il n’oublie pas ce qu’il considère comme son bien le plus précieux, la bouteille de single malt quarante ans d’âge par exemple. Si vous êtes l’épouse de l’écrivain, vous savez sans doute où elle se trouve. Si vous l’ignorez, je vous suggère de bien observer la bibliothèque du bureau ou les livres sur les étagères de la cabane. Vous ne remarquez rien ? Approchez et observez l’alignement des livres. Ne trouvez-vous pas bizarre que les tranches des volumes de grands formats soient sur la même ligne que celles des livres de poche ? Mais oui, c’est là que le flacon est caché, juste derrière l’astucieuse collection de vulgarisation poétique « La poésie c’est dans la poche » des éditions Galimatias.
L’écrivain aura toujours du mal à quitter sa cabane s’il l’a construite de ses propres mains. On peut espérer qu’il s’adapte en essayant d’en assembler une autre dans la nouvelle propriété mais si un quart de siècle a passé entre la construction de la première et l’annonce du déménagement, mieux vaut emporter aussi la cabane. La présence d’un animal familier dans le bureau ou la cabane de l’écrivain peut compliquer le déménagement. Pour les mygales, boas constrictors, crocodiles et félins, ne comptez pas sur moi pour vous donner des conseils. Appelez plutôt les pompiers. Il paraît qu’ils suivent des stages pour cela. Si vous ne savez pas comment transporter le python et le cochon d’Inde, laissez les faire connaissance et vous ferez d’une pierre deux coups. Le second voyagera dans le premier, vous savez, comme le canard dans Pierre et le loup de Prokofiev. Non, je plaisante.
La plupart du temps, c’est plus simple, avec un grand classique : le matou. Surtout, se conformer aux habitudes, même les plus anodines. J’ai connu un chat d’écrivain qui en était pétri, comme son maître. Ce gros chartreux s’appelait Sir Alfred et, contrairement à son propriétaire — si tant est qu’on puisse être propriétaire d’un chat — il avait accédé à une certaine notoriété dans son quartier en raison de son goût immodéré pour les sardines en huile de la fameuse marque « Ohé matelot » . La cause du déménagement de cet écrivain était son récent divorce et ce fut sa nouvelle compagne qui commit une regrettable erreur.
Pour s’attirer les bonnes grâces de Sir Alfred, elle décida de lui servir elle-même sa boîte de sardines, mais comme il n’en restait plus, elle sortit se réapprovisionner au supermarché et choisit les moins chères. Sir Alfred fut très malade car il ne supportait que les « Ohé matelot » , disponibles uniquement en épicerie fine, et la nouvelle compagne de l’écrivain ne se porta pas mieux après avoir nettoyé ce que Sir Alfred avait abandonné aux quatre coins de la maison en émettant des sons affreux.
Finalement, quand on y pense, mieux vaut ne pas déménager, ne pas divorcer, ne pas donner des sardines en huile à un chat et tant qu’à faire, ne pas avoir de chat, ne pas vivre avec un écrivain, ne pas naître... Allez, ce n’est rien, juste un petit coup de déprime provoqué par le déménagement. Après, lorsque vous serez installé dans votre nouvelle maison, vous ferez la traditionnelle dépression du propriétaire et ensuite, vous verrez, tout ira beaucoup mieux, une petite décennie plus tard, quand l’écrivain aura retrouvé sa place parmi les meubles.
Extrait de TU ÉCRIS TOUJOURS ? (FEUILLETON D’UN ÉCRIVAIN DE CAMPAGNE). Épisode publié dans le Magazine des livres n°14.
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17 janvier 2009
Tu écris toujours ? (47)
Conseils aux écrivains qui envoient des lettres de motivation
Premier constat : tout le monde écrit des lettres de motivation, même les écrivains. Deuxième constat : moins on est motivé, plus on est contraint d’écrire des lettres de motivation.
En ce qui me concerne, j’en ai produit un nombre incalculable, les plus réussies étant celles que j’ai rédigées pour les autres. J’ai réservé mon chef-d’œuvre à un camarade prêt à tout pour trouver du travail et qui, grâce à ma lettre de motivation, a été aussitôt embauché à bord d’un de ces navires sortant des mois en mer pour congeler les malheureux poissons de l’Atlantique Nord. Depuis, sa femme ne me parle plus. On se demande bien pourquoi on s’échine à rendre service.
Bon, j’ai l’impression que la vie professionnelle de mon camarade ne vous passionne pas plus que cela. Vous voudriez plutôt savoir comment réussir une belle lettre de motivation pour obtenir une bourse d’aide à l’écriture grassouillette. Je m’en doutais. Une fois que je vous aurai conseillé sur la marche à suivre, je pourrai dire, comme l’épouse de mon camarade neuf mois après la conception de ses quintuplés lors du congé semestriel de son mari de retour d’une campagne de pêche : « ce qui est fait est fait » .
Ces digressions me donnent le mal de mer. Où en étais-je ? Ah oui, la bourse d’écriture. Cette idée, quelqu’un vous l’a probablement soufflée. Vous pouvez lui dire merci, comme vous pouvez aussi remercier celui qui vous a offert votre première cigarette. Moi, c’était lors de la publication de mon premier livre. Mon nom devait traîner dans un fichier appartenant à un ordinateur. L’ingénieuse machine m’a envoyé une documentation destinée à m’aider à déterminer mon « éligibilité à l’établissement d’une demande de bourse » . « Regarde, tu es éligible ! » m’a annoncé mon épouse en récupérant le courrier dans la poubelle. J’ai sauté de joie, enfin, c’est une façon de parler car lorsque je saute de joie, personne ne le remarque.
Il fallait remplir un formulaire, établir une bibliographie, rassembler un dossier de presse, trousser une notice nécrologique — pardon, une notice biographique — , présenter le projet d’écriture, fournir quelques extraits de l’œuvre en cours, jusque là rien de bien sorcier, mais surtout se fendre d’une « lettre motivant la demande » . C’est alors que la malédiction m’a frappé, me rivant chaque année à la même période à la rédaction de la fameuse lettre.
Fort de cette ingrate et laborieuse expérience, je vous livre quelques tuyaux. Première erreur à éviter, classique chez le débutant, confondre aide sociale et encouragement à la création littéraire : « j’ai une bonne idée de roman mais des problèmes d’argent. Comme je ne peux pas me payer le dentiste, j’ai avalé mes plombages pendant mon sommeil et maintenant, je souffre de saturnisme. Autant vous dire que je suis aussi bleu qu’un schtroumpf. » Vous éviterez ce style plaintif et, pendant que vous y êtes, cette référence compromettante à vos goûts littéraires personnels. Soignez le style : « j’ai besoin de liquide pour faire bouillir la marmite » est une tournure à proscrire même si elle reflète parfaitement le fond de votre pensée. Si vous avez dicté votre lettre à l’intérimaire chinoise qui remplace votre secrétaire en congé, une relecture vous épargnera le déshonneur d’envoyer ceci à la commission : « Le sujet de mon prochain roman va effrayer la chronique, c’est pourquoi je désire prendre une année sympathique... » Sachez rester discret sur vos projets d’utilisation des fonds. Les personnalités qui examinent votre dossier n’ont pas besoin de savoir que l’argent vous permettrait de solder le crédit auquel vous avez dû vous enchaîner pour régler les frais de justice et les dommages et intérêts après avoir décapité à la tronçonneuse le nain de jardin phosphorescent avec radio lecteur CD et téléphone incorporés installé à grands frais dans sa pelouse par votre voisin mitoyen.
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? aurais-je dû me sermonner après avoir planché sans résultat pendant plusieurs années sur le nombre et la qualité de mes motivations. Il suffisait de relire trois lignes de la documentation envoyée par l’ordinateur : « Les bourses de création permettent aux auteurs de dégager du temps pour mener à terme leurs projets d’écriture et de publication » . Réchauffée presque mot pour mot et saupoudrée d’un conditionnel assorti d’un zeste de forme pronominale, cette formule insérée dans ce que j’avais considéré comme ma dernière tentative épistolaire a déclenché le virement bancaire. Cela fait toujours plaisir même s’il faut porter la somme à la désavantageuse rubrique Bénéfices non commerciaux de votre déclaration de revenus. Est-ce une impression ? Je vous sens moins motivé tout à coup...
(47ème épisode, paru dans le Magazine des Livres n°13)
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23 novembre 2008
Tu écris toujours ? (47)
Le 47ème épisode de mon feuilleton « Tu écris toujours ? », Conseils aux écrivains qui envoient des lettres de motivation, vient de paraître dans le Magazine des Livres n°13, décembre 2008/janvier 2009, actuellement en kiosques.
01:13 Publié dans FEUILLETON : tu écris toujours ? | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : feuilleton, presse, magazine des livres, littérature, édition, écrivain, conseils
Tu écris toujours ? (46)
Conseils aux écrivains allergiques à la rentrée
L’odeur de l’encre fraîche vous évoque plus votre entrée au cours préparatoire que la réception de vos premiers exemplaires d’auteur. Les jurys littéraires embusqués derrière leurs piles de livres vous suggèrent la distribution des prix où vous faisiez de la figuration. Le jeune romancier débutant vous rappelle la face de lune du premier de la classe et le vieux débutant le rictus de caïman de votre plus sadique instituteur. Le passage à la télé ravive le souvenir cuisant de l’appel au tableau et la séance de dédicace réveille la hantise du cahier à rendre signé. Pas de doute, vous êtes un grand traumatisé.
Vous n’aimez pas la rentrée ? Moi non plus. Dès ma première heure de classe maternelle, j’ai tout de suite compris que je préférerai toujours la sortie. Plus tard, en promenade dans la berline familiale, j’ai appris à repérer les panneaux en forme de triangle qui signalent un danger, par exemple « ATTENTION ÉCOLE » .
Je sais, vous êtes devenu écrivain pour éviter le syndrome du dimanche soir, pour ne plus jamais connaître la rentrée, et voilà qu’on vous colle la rentrée littéraire. Pire, comme si la rentrée d’automne ne suffisait pas, on vous en prévoit une autre alors que le printemps n’a pas encore pointé son premier pissenlit. Les commerciaux de l’édition envisagent même de développer le concept d’une troisième rentrée qui serait bien pratique au début de l’été, à la veille des grandes vacances — en vérité de plus en plus en plus courtes — pour jeter quelques pavés supplémentaires sur les plages et dans la mare aux canards. Bientôt trois rentrées littéraires par an... Heureusement que l’Éducation Nationale ne suit pas le mouvement. Quand même, le monde devient moche.
J’en arrive à me demander si tout ce cirque autour de la rentrée ne témoigne pas d’un complot visant à dégoûter les gens de prendre des vacances, et particulièrement les écrivains qui aiment en prendre de très longues. Non, contrairement à ce que tout le monde semble murmurer dans mon dos, je ne suis pas paranoïaque. Je remarque simplement que ma boîte aux lettres se remplit de prospectus débordant de photos d’individus dynamiques et sveltes aux visages fendus de sourires carnassiers — que dis-je, omnivores — annonçant la rentrée au moment précis où je songe à boucler ma besace de plage ou mon sac tyrolien. À voir tous ces pépés tondeurs, mémés rotofileuses, papas perceurs, mamans visseuses et leur progéniture dopée aux devoirs de vacances, on finirait par croire que la retraite, la RTT, le week-end et les congés scolaires relèvent de la mauvaise hygiène de vie. Bienvenue dans la fourmilière.
Selon l’écrivain que vous êtes, les solutions pour échapper à la rentrée diffèrent. Si la gloire et la fortune transforment votre rentrée littéraire en un épuisant jeu de cache-cache avec vos admirateurs les plus fanatiques, achetez un dixième de Patagonie et commandez vite la clôture en promotion chez www.jebricoleàn’importequelleheuremêmesiçaembêtetoutlemonde.com. Si vous n’avez jamais rien publié et que vous écrivez toujours, c’est très bien, continuez ainsi, ne changez rien. S’éditer soi-même fournit aussi un bon moyen de ne pas être concerné par la rentrée littéraire. Lorsque j’ai voulu tenter l’expérience, encore dans les limbes de l’adolescence, cela m’a fait tout drôle de voir rappliquer dans ma cour un camion, lequel, au terme d’une manœuvre délicate suivie d’un éternuement de frein, a expulsé de sa cabine un costaud bougon brandissant un bon de livraison : « j’ai une palette au nom de Cottet-Emard, ouais, des bouquins. » Et le transporteur de s’esclaffer : « ben vous, quand vous lisez, vous faites pas semblant ! On la met où, la palette ? Là ? Dehors ou dans le garage ? » J’ai signé le bon et j’ai dit que j’allais me débrouiller avec les cartons. Le costaud et son camion se sont évaporés dans un nuage de gaz. J’ai regardé la palette et j’ai compris que l’arrivée de 1500 exemplaires d’un livre débarquant à domicile à l’heure du petit déjeuner pouvait susciter une saine remise en question de certaines vues de l’esprit. Cette rentrée-là, je m’en souviens encore.
Si l’expérience vous tente, commandez plutôt dix exemplaires à votre imprimante et allez vite vous réconcilier avec votre éditeur. D’autant qu’à bien y réfléchir, la rentrée littéraire, avec ses palettes, ses cartons, ses offices et ses retours, c’est son problème et celui des libraires. Vous le savez bien, dans ce métier d’auteur, vous n’existez qu’à dix pour cent, alors vous pouvez vous permettre de sécher.
(46ème épisode paru dans le Magazine des livres n°12, octobre/novembre 2008)
00:06 Publié dans FEUILLETON : tu écris toujours ? | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : feuilleton, presse, magazine des livres, édition, littérature, rentrée
25 septembre 2008
Tu écris toujours ? (46)
Conseils aux écrivains allergiques à la rentrée
L’odeur de l’encre fraîche vous évoque plus votre entrée au cours préparatoire que la réception de vos premiers exemplaires d’auteur. Les jurys littéraires embusqués derrière leurs piles de livres vous suggèrent la distribution des prix où vous faisiez de la figuration. Le jeune romancier débutant vous rappelle la face de lune du premier de la classe et le vieux débutant le rictus de caïman de votre plus sadique instituteur. Le passage à la télé ravive le souvenir cuisant de l’appel au tableau et la séance de dédicace réveille la hantise du cahier à rendre signé. Pas de doute, vous êtes un grand traumatisé.
Vous n’aimez pas la rentrée ? Moi non plus. Dès ma première heure de classe maternelle, j’ai tout de suite compris que je préférerai toujours la sortie.
Selon l’écrivain que vous êtes, les solutions pour échapper à la rentrée diffèrent...
(La suite dans le Magazine des livres n°12 qui vient de sortir en kiosques.)
* Note aux lecteurs du magazine : cet épisode du feuilleton ayant malencontreusement reçu le titre de l’épisode précédent, les lecteurs rectifieront d’eux-mêmes en consultant le sommaire du magazine. Voilà ce que c’est que de mettre la titraille au frais pour la prochaine édition. Enfin, cela me rappelle mes débuts dans la presse...
19:57 Publié dans FEUILLETON : tu écris toujours ? | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : presse, feuilleton, magazine, blog, littérature, cottet-emard, journalisme




