12 octobre 2026
Carnet / Être ou ne pas être manifestant
Mon premier vague souvenir de ce qu’est un mouvement social ou revendicatif remonte à mai 68, j’avais alors neuf ans. J’en aurai 67 en novembre. Entre ces deux dates, ma participation à des manifestations s’est comptée sur les doigts d’une main : si je me souviens bien, une contre la réforme Haby lorsque j’étais au lycée (à l’époque je ne savais même pas de quoi il s’agissait), une pour soutenir le personnel infirmier (j’ai oublié l’année), une contre je ne sais plus quelle guerre du Golfe en 1990 ou 1991, une pour soutenir la protestation contre la fermeture d’une classe (ou quelque chose du même ordre — j’ai oublié l’année) et une contre les pass sanitaire et vaccinal lors de l’épidémie Covid. Il s’agissait là de rassemblements locaux, principalement à Oyonnax, qui n’ont donné lieu à aucun débordement, aucune violence, aucune destruction. Si cela avait été le cas, j’aurais immédiatement quitté ces cortèges auxquels je me suis joint sans enthousiasme et sans la moindre illusion sur leur utilité.
En 1975, lorsque j’ai rejoint comme un mouton les manifestants contre la réforme Haby, j’avais l’excuse de mes seize ans. Ma professeure de français que j’appréciais et respectais, plutôt de droite, ne s’y était pas trompée et s’était gentiment moquée de moi en classe car elle avait déjà décelé dans ma personnalité encore en construction l’esprit plutôt conservateur et individualiste qui ne m’a jamais quitté et qui n’avait sa place dans aucun engagement politique, encore moins collectif. Un peu plus tard, partageant le constat qu’en France, nous avons la droite la plus bête du monde et la gauche la plus sectaire, je me suis tenu à distance de tout militantisme.
Aujourd’hui plus que jamais, j’approuve la formule du philosophe et essayiste espagnol José Ortega y Gasset : « Être de gauche ou être de droite, c'est choisir une des innombrables manières qui s'offrent à l'homme d'être un imbécile ; toutes deux, en effet, sont des formes d'hémiplégie morale. » (extrait de Prologue pour les Français, La Révolte des masses).
Je me méfie comme de la peste des militants qui ne sont pour moi qu’une version à peine plus aboutie des supporters. Je me tiens à l’écart des deux car l’hystérie des seconds m’indispose autant que l’obsession des premiers à vouloir faire notre bonheur par la force s’il le faut. J’ai aussi remarqué dès mon adolescence, l’âge où l’on rencontre la tentation de se politiser à l’excès, avec tous les risques que cela comporte, que toutes les bonnes causes défendues dans les mouvements sociaux d’ampleur sont systématiquement récupérées et détournées de leur objet, le plus souvent par des militants de courants politiques radicaux.
Rien de nouveau sous le soleil, donc, avec aujourd’hui à la manœuvre l’ultra-gauche qu’on nommait dans les années 70 et 80 l’extrême gauche. Je m’en suis vite rendu compte à la fin de mes années de lycée, la première fois que je me suis dérangé pour assister aux réunions d’un des comités antinucléaires qui fleurissaient dans le pays. Après les premières séances essentiellement informatives, j’ai en mémoire l’arrivée d’un type en treillis qui se donnait l’allure d’un Che Guevara de chef-lieu de canton, connu dans ma ville comme militant actif du grand soir et partisan convaincu et prosélyte de la violence politique pour y parvenir. Personne n’ayant été dupe de la tentative de récupération, les réunions du comité se sont progressivement arrêtées.
À l’époque de ma scolarité au collège et au lycée, mes professeurs étaient comme aujourd’hui majoritairement de gauche, on en comptait même dans mon collège privé Saint-Joseph à Oyonnax. Les courants les plus représentés étaient la gauche centriste et la gauche chrétienne (j’ai encore en mémoire cette professeure d’espagnol qui nous faisait l’éloge du « Christ révolutionnaire » !), la gauche radicale étant certes présente elle aussi avec des maoïstes, des léninistes, des trotskistes auxquels s’ajoutaient des individus dispersés dans divers groupuscules et autres cellules prônant la révolution.
Ces enseignants étaient presque tous compétents dans leur métier et plutôt sympathiques, mais les plus politisés essayaient de nous transmettre leurs convictions de manière plus ou moins directe, sans grand succès, je peux en témoigner, parce que je crois que notre génération, mieux armée d’un point de vue culturel, plus individualiste et plus insouciante, était plus difficile à influencer que celles qui ont suivi et qu’on voit aujourd’hui entravées par une préoccupante précarité linguistique. Il faut aussi noter que désormais, la gauche centriste a disparu pour céder la place à l’ultra-gauche encore prépondérante dans les milieux de l’enseignement et de la culture, même si l’on peut de nos jours entrevoir enfin les premiers signes d’une érosion de ce monopole.
Hélas, la récupération politique des légitimes mobilisations citoyennes de la jeunesse a encore de beaux jours devant elle, d’autant qu’un autre acteur de cette récupération vient maintenant consolider parallèlement son influence néfaste, je parle bien sûr de l’entrisme politico-religieux étranger qui phagocyte toutes les luttes sociales avec l’appui des cyniques, des opportunistes, des naïfs et de ceux qui persistent dans le déni parce-qu’ils ne peuvent concevoir l’idée-même, certes désagréable, d’avoir un ennemi.
Les lycéens qui manifestent ont plusieurs ennemis, ils proviennent des rangs des casseurs, des agitateurs, des manipulateurs d’opinion et des partis politiques qui les qualifient d’enfants lorsqu’ils sont face à la police et d’adultes lorsqu’ils protestent et revendiquent, or les lycéens ne sont pas des enfants (contrairement à ce que suggère le street artiste Toolate dans son panneau de signalisation détourné), même s’ils sont mineurs. Participer à des manifestations susceptibles d’être dénaturées par des provocateurs entraîne des risques dont il faut être conscient. À seize ans, on a cette capacité. En être dépourvu, c’est de l’immaturité. Personnellement, si j’étais un lycéen qui manifeste, je serais vexé d’être considéré comme un enfant par qui que ce soit.
Dans la mêlée d’une manifestation qui dégénère, le risque principal pour un lycéen pacifique est de prendre un mauvais coup d’où qu’il vienne (avec les conséquences à vie que cela peut entraîner) pour finir par se faire instrumentaliser comme martyr par des salopards qui se soucient de lui comme d’une guigne. Le jeu en vaut-il la chandelle ? J’avais déjà la réponse à 16 ans et maintenant que j’ai plus de quatre fois cet âge, elle n’a pas varié pour moi. C’est non.
Faut-il pour autant se résigner, renoncer à défendre ses droits et son avenir ? Bien sûr que non, à condition d’essayer d’imaginer d’autres formes de mobilisation que ces sempiternels cortèges dont l’un chasse l’autre dans l’oubli depuis des lustres. Plutôt que des blocages d’établissements, les lycéens pourraient par exemple se coordonner pour faire la grève des cours : l’absence massive du jour au lendemain dans tous les lycées que compte la France, voilà qui pourrait sans doute mettre la pression sur le gouvernement sans qu’un seul policier en congé ne soit réquisitionné !
01:57 Publié dans carnet, NOUVELLES DU FRONT | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : cortège, manifestation, revendication, mouvement lycéen, politique, gauche, droite, centre, engagement politique, militantisme, militant, supporter
04 octobre 2026
Octobre rose : des photos de Marie Caredda exposées au kiosque de l'hôpital d'Oyonnax (Ain)


23:35 Publié dans Et à part ça ?, Photo | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : photo, octobre rose, hôpital oyonnax, photogtaphie, marie caredda photographe, blog littéraire de christian cottet-emard, oyonnax, ain, haut bugey, rhône alpes, france, europe
30 septembre 2026
Rencontres de la photographie d’Arles 2026
De retour des Rencontres de la photo d’Arles (compte-rendu un peu tardif dû à quelques petites misères informatiques).
Les matinées et les après-midi à arpenter la ville à un rythme soutenu pour profiter au maximum des expositions (quarante-sept sur douze mille mètres carrés dans vingt-huit lieux insolites ou appartenant au patrimoine architectural de la cité) requièrent une bonne condition physique. Un hôtel confortable, de préférence central, et de bons restaurants y contribuent.
Ma cinquième visite à cette grand-messe de la photographie fut comme d’habitude riche d’enseignements et de découvertes, même si mon esprit critique est resté en éveil en raison du caractère toujours très orienté des messages délivrés, plus encore cette année de la cinquante-septième édition massivement focalisée sur l’Afrique.
Difficile d’échapper aux habituels mantras concernant la colonisation par les européens (comme s’ils avaient été les seuls à coloniser !), au patriarcat (comme si le continent africain en était vierge !). À la lecture des panneaux de présentation et de commentaires didactiques des œuvres et des artistes, j’avais trop souvent l’impression de me promener dans les pages d’un numéro géant de Télérama, ce qui constitue la marque, je serais tenté de dire la maladie des rencontres de la photo. J'en veux pour exemple ce petit texte gêné placardé à l'entrée de l'exposition Des images qui ne font pas rêver de Marie-Claude Deffarge et Gordian Troeller, un authentique petit chef-d'œuvre de la tartufferie ambiante que je laisse à votre appréciation :
Au cas où nous ne serions pas assez grands pour en juger nous-mêmes !
Pour ménager mes petits nerfs, j’ai donc décidé d’ignorer les récits édifiants et la propagande politiquement correcte pour me concentrer sur l’esthétique : la photo, rien que la photo. Il faut reconnaître que pour qui aime ou pratique cet art, l’événement est incontournable, surtout si l’on veut s’imprégner du travail des photographes qui aujourd’hui ou en leur temps sont vraiment des pointures.
Je ne dirais pas que cette année 2026 soit le meilleur cru, mais j’ai tout de même à l’esprit, en toute subjectivité, d’authentiques temps forts : les somptueuses compositions et couleurs urbaines de Harry Gruyaert (Le sens du lieu) à La Chapelle Saint-Martin du Méjan, les insertions malicieuses (par montage) de la personne noire dans l’univers stéréotypé exclusivement blanc de scènes familiales des années 1950 / 1960 par Lee Shulman et Omar Victor Diop (Le projet Anonnymous : être là) à l’ancien collège Mistral, Nos rêves lointains (Regards sur la collection photographique de la Fnac) à l’espace Monoprix, un passionnant voyage en cent photos souvent célèbres qui n’avaient nul besoin de « dialoguer » avec le texte insipide de Nathacha Appanah inséré dans l’exposition (on pouvait se passer de le lire mais hélas pas de l’entendre car enregistré en boucle en une litanie geignarde typique de la littérature souffreteuse produite au kilomètre par l’édition française à chaque rentrée littéraire — toute ma solidarité avec les agents de contrôle et de surveillance qui ont dû subir ce bruit de fond lors de leurs vacations).
J’ai aussi apprécié les narrations subtiles et surprenantes de Ming Smith (Lueurs nomades) à l’église Sainte-Anne, les images industrielles spectaculaires de l’époque de l’électrification du pays dans la France d’après-guerre publiées par le magazine Vigilance (Le travail sous tension) au Ground Control, le traitement en étranges récits poétiques du portrait, de l’autoportrait et des archives familiales par Camille-Renée Devid (Découvrir mes couleurs) à l’ancien collège Mistral, les soixante ans de reportages d’Alain Keler (Rétrospective) aux douches municipales, la délicatesse, l’humour, le sens du détail et la tendresse de Pentti Sammallahti à l’espace Croisière et le regard urbain sur la Côte d’Ivoire des années 70 de Paul Kodjo (Photoromance) à l’espace Croisière.
Petite pause à l'espace Croisière
02:20 Publié dans Photo | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : rencontres de la photographie d'arles, photographie, photo, blog littéraire de christian cottet-emard, expositions





























