30 août 2005
Tu écris toujours ? (24)
S'éditer soi-même, on le sait, peut réserver de mauvaises surprises dès la réception des livres commandés à l’imprimeur.
Lorsque je voulus tenter l’expérience, voici une bonne vingtaine d’année, cela me fit tout drôle de voir rappliquer dans ma cour un camion, lequel, au terme d’une manoeuvre délicate suivie d’un éternuement de frein, expulsa de sa cabine un costaud bougon brandissant un bon de livraison : “j’ai une palette au nom de Cottet-Emard, ouais, des bouquins.” Et le transporteur de s’esclaffer : “ben vous, quand vous lisez, vous faites pas semblant ! On la met où, la palette ? Là ? Dehors ou dans le garage ?”
J’ai signé le bon et j’ai dit que j’allais me débrouiller avec les cartons. Le costaud et son camion se sont évaporés dans un nuage de gaz. J’ai regardé la palette et j’ai compris que l’arrivée de 1500 exemplaires d’un livre qui débaroulent à domicile à l’heure du petit déjeuner pouvait susciter une saine remise en question de certaines vues de l’esprit.
J’ai eu de la chance, la palette était bien cerclée. Il faut qu’une palette soit bien cerclée, sinon, elle penche et elle peut tomber. Si l’on est à proximité, cela peut être dangereux. C’est à l’usine, où j’ai travaillé deux mois dans ma vie au grade de stagiaire-étudiant (aussi bizarre que devin-plombier) pour me faire un peu d’argent de poche, que j’ai appris qu’il fallait qu’une palette fût bien cerclée pour ne pas mettre en péril l’intégrité physique de tous les intermédiaires qui ont la lourde responsabilité de la manipuler. Et cela fait du monde. Les palettes, on ne m’a pas longtemps confié le soin de les empiler et encore moins de les cercler. À côté de celles des autres ouvriers, les miennes, elles avaient des airs de tour de Pise et si le monument n’a pas encore rompu avec son centre de gravité, on ne peut pas en dire autant de mes palettes. Mais bon, tout ça, c’est du passé et personne n’est mort.
Une palette d’un livre qu’on a écrit n’est pas une vision plaisante. Ah, si les blogs avaient existé au début des années 80 !
(À suivre)
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20 août 2005
Tu écris toujours ? (23)
Dans les années 80 du siècle dernier, je me retrouvais chaque vendredi soir coiffé d’un casque aux commandes d’un dispositif que je jugeai la première fois aussi engageant qu’un tableau de bord de Concorde. Il ne s’agissait heureusement pas pour moi de prendre des leçons de pilotage mais tout de même de planer un peu en envoyant sur les ondes radiophoniques d’une station associative nommée TSF (Tous Sur la Fréquence) un aperçu de mes goûts littéraires.
Lancé par le début du premier mouvement du troisième concerto pour piano de Serge Prokofiev (générique que je laissais parfois courir immodérément en raison de ma passion pour cette musique et de mes difficultés à retrouver le plan de l’émission que j’avais griffonné à la hâte sur un pense-bête laissé bien en vue à la maison et que je retrouvais bien à sa place en rentrant), le programme était des plus simples : lecture de poésie sur fond de musique, chronique de la petite édition et bévues techniques en tous genres.
Une des gaffes les plus classiques consistait en l’oubli de la fermeture des micros pendant la diffusion d’une plage enregistrée, ce qui pouvait parfois donner à l’auditeur l’occasion inespérée d’écouter des poèmes de René Guy Cadou ou de Philippe Soupault brusquement émaillés de messages sibyllins lorsque nous étions plusieurs dans le studio : “qu’est-ce que tu fais ce soir ? Allez, je te paie l’apéro. Ah non, ce soir je vais au cinoche. Bon, tant pis, ce sera pour une autre fois. Ben oui”. Un soir, les malicieux micros laissèrent une percussion intempestive s’inviter dans le concerto pour orgue de Francis Poulenc : une joyeuse rafale de bouchons de liège qui ne laissait aucun doute sur l’ambiance décontractée dont bruissait, c’est le cas de le dire, le studio.
Heureusement, mon rendez-vous radiophonique hebdomadaire avec les auditeurs amateurs de littérature et de poésie ne sombrait que rarement dans de tels excès et j’ai conservé les enregistrements de quelques émissions plutôt réussies malgré, de temps à autres, quelques erreurs de diction. L’une d’elles me valut une agréable surprise, conscient que j’étais du nombre forcément restreint de postes branchés sur ma fréquence dans une bourgade dont les centres d’intérêt d’une forte partie de la population se résument au bricolage, à l’entretien de la voiture et au ballon. (J’exagère, mais c’est plus fort que moi).
Ah oui, la surprise : peu après ma lecture de quelques élégies de Jean Grosjean (Poésie / Gallimard), le téléphone sonna dans le studio et j’entendis une voix jeune me faire remarquer que j’avais escamoté un bref passage dans la première élégie, ce qui était parfaitement exact car j’avais été troublé par la manipulation hasardeuse d’une platine de disque pendant que je lisais. Je complimentai mon interlocuteur sur la qualité de son écoute et lui demandai qui il était. Il se contenta de me répondre qu’il enseignait au lycée mais qu’il n’habitait pas cette ville et qu’il ne pensait pas rester dans la région. Ce qui me laissa songeur, c’est que les programmes de mon émission n’étant pas annoncés en détail, cet auditeur connaissait suffisamment le texte de Jean Grosjean pour pouvoir y détecter à l’improviste mon erreur de diction. C’est cette vieille anecdote que je me remémore parfois pour me donner du courage lorsque mon obstination à rédiger une note de lecture concernant un recueil de poème, à publier de la poésie ou à “écrire toujours” me semble aujourd’hui par trop déraisonnable.
PS : cette note m’a été inspirée par la sollicitude de mon ami l’écrivain Roland Fuentès qui anime depuis le début de l’été dans l’Ain une émission de radio sur RCF 01 (fréquence depuis Oyonnax : 88. 1) diffusée le samedi à 11h03 et retransmise le dimanche à 10h45 dans laquelle il présente des auteurs publiés dans sa revue “Salmigondis”. Il me consacre une émission la semaine prochaine, samedi 27 et dimanche 28. Merci Roland. Sache que je ne t’en voudrai pas si tu as oublié de fermer les micros pendant que tu débouchais une bonne bouteille (ou même plusieurs) lors de l’enregistrement.
(À suivre)
17:50 Publié dans FEUILLETON : tu écris toujours ? | Lien permanent | Commentaires (1)
14 août 2005
Tu écris toujours ? (22)
L’activité de l’écrivain, cette manie, participe de l’inquiétante étrangeté du temps.
Entre la livraison du texte à l’éditeur et la publication, je dois presque toujours patienter au moins un an. Et ce n’est qu’une moyenne calculée sur la base des délais de sortie de mes trois principaux livres. Lorsque quatorze ou quinze mois se succèdent mollement avant la réception des épreuves du petit dernier, j’en oublierais presque l’existence de cet oeuf pondu dans l’effort sinon dans la douleur.
Entre la rédaction d’un épisode de ce feuilleton et sa mise en ligne, quelques secondes suffisent, quelques minutes pour moi qui ai l’informatique laborieuse.
Si je bazardais sur la toile mes prochains livres, un roman et des récits de voyage prévus au printemps et à l’automne 2006, ils rencontreraient aujourd’hui même leurs lecteurs. Pourtant, force est de constater que malgré la rapidité, la souplesse, la simplicité et l’inventivité qu’offre la “publication” en ligne, c’est bien le livre, dans sa matérialité, son épaisseur rustique de papier imprimé, qu’attend l’auteur (moi le premier) dans des accès de fièvre et de résignation.
Narcissisme ? Voilà bien longtemps que plus personne n’est impressionné par votre nom sur une couverture, même au milieu de la vitrine du libraire local. Bien des écrivains à petits tirages ne sont même pas lus par leur famille et leurs amis. On était moins blasé dans les années 70 (celles de mes premières tentatives de publication) mais scribouillard, ce n’était déjà pas terrible pour séduire les filles. Poète ? Mieux valait ne pas avouer cette faiblesse lors d’un entretien d’embauche, tendance qui s’est confirmée dès la décennie suivante pour aboutir à l’apothéose d’aujourd’hui lorsque les sergents recruteurs de l’entreprise vous toisent comme un pervers si vous persistez à mentionner cette bizarrerie de fonctionnement de votre cortex droit.
Dans ces fameuses années (70) la technologie n’offrait que des possibilités restreintes à l’auteur débutant désireux de s’essayer à la publication par ses propres moyens. Le pourcentage de chances d’entrer dans une grande maison différait peu de ce qui se calcule aujourd’hui et pour s’éditer soi-même, il n’y avait guère que le système D et la ronéo du Sou des écoles ou du comité antinucléaire. L’éditeur Louis Dubost publiait à l’enseigne du Dé bleu “les poètes d’aujourd’hui pour demain” et des extraits du journal de Charles Juliet avec des duplicateurs antédiluviens qui parfumaient puissamment les plaquettes ainsi imprimées. Je me suis fait dédicacer onze ans après sa parution ce dernier opuscule sorti de ce genre de machine, tout de même tiré à 725 exemplaires en 1978 sous une jaquette illustrée par Maxime Descombin et orné d’un graphisme du même artiste et je rêvais de publier moi aussi dans cette collection dont les moyens techniques étaient à l’époque inversement proportionnels à la richesse de son catalogue. Louis Dubost n’a pas à rougir du résultat aujourd’hui. Le temps a joué pour celui qui commença par la micro-édition (on disait alors édition artisanale) et qui est aujourd’hui un éditeur de poésie de référence, sans doute au prix de beaucoup d’huile de coude, de duplicateurs cassés et d’autres palpitantes aventures.
Lorsque je découvris la production du Dé bleu, j’estimais en revanche que le temps ne jouait pas pour moi. Je n’avais pas écrit grand-chose et j’étais pourtant pressé de publier. Je pensais que le problème consistait essentiellement en la fabrication d’un livre. Dès que l’objet existerait, le reste suivrait. Les avancées techniques actuelles m’auraient permis de gagner du temps et de la lucidité si j’avais pu à l’époque me faire imprimer pour pas cher, ainsi que cela peut s’envisager aujourd’hui, cinquante exemplaires d’une plaquette dont j’aurais expérimenté le casse-tête de la diffusion et de la distribution. Or, en ces temps de préhistoire reprographique, on ne pouvait prétendre à la demi-mesure : l’offset ruineux qui vous crache une ou deux centaines d’exemplaires en plus le temps que la machine veuille bien s’arrêter après en avoir reçu le signal ou la ronéo qui vous macule la chemise avant de vous claquer dans les doigts pendant que, dans l’ombre de votre artisanat furieux, l’infâme Barbapapus, éditeur marron, se pourlèche les babines.
Tout le monde semblait s’être ligué pour matraquer au gamin que j’étais le genre de sentence au moins aussi agaçante que l’actuelle “Tu écris toujours ?” : “Tu as bien le temps de publier ! Sois patient !” Ils avaient raison. Ils avaient tort. Le danger de ces bons conseils, c’est de les suivre. On apprend la patience et on finit par croire qu’on a le temps. On devient tellement patient qu’on lambine, qu’on tergiverse et le temps, finalement, on n'en a pas tant que ça, surtout quand la vocation littéraire doit trop souvent céder le pas aux vacations professionnelles. On se retrouve alors la quarantaine passée, “riche” de la passionnante expérience d’un gagne-pain plus ou moins prestigieux censé avoir étayé une oeuvre en progrès. En réalité, on ne fait à mon avis pas plus de bonne littérature avec de bons sentiments qu’avec une belle carrière ou une opulente collection de petits boulots. On n’est pas en Amérique ! Aucune de mes insignifiantes péripéties professionnelles n’a nourri mon univers littéraire. J’ai l’impression d’avoir vécu et de vivre encore une double vie, l’une en prise avec le monde, son étrange beauté, sa lumière mystérieuse, et l’autre dans le chaos de la contingence et de la nécessité, un temps divisé dont les deux dimensions ont élu ma fatigue comme la clairière de leur duel sournois.
(À suivre)
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