03 novembre 2005
Clefs des chants
Vol
Longtemps avant le poème, ces moments où la pensée s’envole comme un voile d’étoffe laissé aux caprices de l’air et qui s’amarre un instant au vent, à tout ce qui peut retenir sans contraindre.
Plus bas
Quand plus personne n’écoute, il faut parfois, pour continuer à se faire entendre, non pas crier plus fort mais chuchoter. Alors, en face, on tend l’oreille.
Effort
Comme tous les paresseux, je suis capable, dans un temps très court, de fournir un énorme effort : l’écriture d’un poème, par exemple.
Rien
Dire que tout poème est un poème d’amour n’a rien à voir avec le lyrisme.
Attente
Le poème, comme un enfant, ne peut s’épanouir que si je n’attends rien d’autre de lui que sa belle existence.
Lecture
Un poème n’exige pas d’être totalement décodé pour témoigner d’un sens qui ne s’y trouve pas caché mais simplement mobile.
Vivants
Les poèmes sont là pour nous rappeler, de temps à autres, que nous tentons d’être vivants.
Vérité
Dans un poème, l’auteur cherche sa vérité. S’il est réussi, les lecteurs y trouvent une part de la leur.
Fatigue
J’écris des poèmes parce que je n’arrive pas à me faire comprendre. Sinon, je ne me fatiguerais pas.
(Extraits de mon recueil “Le Pétrin de la foudre”, éditions Orage-Lagune-Express, 1992).
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12 octobre 2005
Charles Ferdinand Ramuz

La musique fut la clef qui m’ouvrit les portes de l’œuvre de Charles Ferdinand Ramuz, l’auteur du texte de la célèbre “Histoire du soldat” d’Igor Stravinsky. Son entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade me donne l’occasion de mettre en ligne ma note de lecture publiée voici quelques années dans la presse et sur la Toile, après ma découverte de la nouvelle Le gros poisson du lac imprimée dans l’élégant petit volume des éditions Séquences.
Comment "Le gros poisson du lac", nouvelle écrite par Ramuz en 1914, a-t-elle pu rester inédite jusqu'en 1992 (bien qu'un édition pré-originale ait paru dans la revue L'Aventure humaine, au sommaire du numéro de l'hiver 1988) ? Gérald Froidevaux, en postface de cette première édition mise au point par Séquences, éditeur de la collection ramuzienne dirigée par J.-L. Pierre et qui comprend les principaux titres du grand écrivain vaudois, avance quelques hypothèses. Le texte reste néanmoins nimbé de mystère, non seulement en raison de cette publication tardive, mais encore et surtout par la veine dans laquelle il s'inscrit. Sans sacrifier au fantastique pur, Ramuz explore, dans un style d'une limpide économie, l'aspect le plus irrationnel et le plus ténébreux des motivations humaines.
De la chronique d'un pêcheur plus habile que les autres à sortir des profondeurs abyssales du lac une créature étonnante qui semble contenir l'essence de toutes celles de la création,y compris celle de l'homme, Ramuz amène avec sobriété le lecteur au cœur d'une méditation ironique sur le versant obscur de la vie, sur ce qui ne doit pas être révélé au grand jour ou arraché à un milieu naturel sous peine de se dénaturer au point d'entraîner dans la spirale de la régression, de la décomposition et du chaos tous les êtres ayant approché de près on de loin le mystère. Point d'évocation apocalyptique ou dantesque pour parvenir au but. Ramuz se contente de tenir la chronique du pourrissement, de ce qui se délite : ainsi de la victoire du pêcheur qui se transforme en un échec cuisant, de son prestige qui dégénère en mépris, de sa proie qui se décompose en un brouet infâme à peine dans les casseroles, de sa fortune consécutive à la vente du poisson à une population aussi avide de la nouveauté que du remboursement de ses dépenses insensées pour quelques grammes de chair inconnue. Au passage, Ramuz éclaire froidement les rapports de pouvoir et de trahison qui s'établissent entre les personnages, hissant son récit à la hauteur d'un contrepoint d'une évidente virtuosité.
A notre époque où la notion de "transparence" bascule parfois dans les excès de l'obsession hygiéniste, la nouvelle de Ramuz nous rappelle que l'homme, du haut de sa science et de son ingéniosité, doit aussi savoir prendre en compte l'opacité, le secret, l'énigme, gardiens d'une marge de liberté, et composer avec ces données de l'existence qu'incarne le fabuleux poisson.
Charles Ferdinand RAMUZ,
Le Gros poisson du lac,
1992, 64 p,
éditions Séquences,
125, rue Jean-Baptiste Vigier,
44400 Rezé,
- Deux volumes de la Bibliothèque de La Pléiade, éditions Gallimard (romans 1 et 2).
- Oeuvres complètes, éditions Slatkine.
- À lire sur Ramuz, deux excellents articles sur
Les carnets de JLK
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07 octobre 2005
Michel Butor
Sur mon imprévisible sentier littéraire, j’interprète encore aujourd’hui ma rencontre avec Michel Butor comme un encouragement, un “signe de piste” serais-je tenté d’écrire, en parallèle avec le jeu hasardeux (?) de publications où j’eus la chance de “voisiner” avec lui. Ce fut d’abord dans le livre “Léman expressions sans rivages” (éditions de la Manufacture) puis dans l’anthologie “Entrée de secours, d’un siècle à l’autre, 53 poètes” (éditions La Fontaine de Siloé). En ce printemps 1993, je n’avais conservé de mes activités de presse qu’une collaboration pour la revue Le Croquant et la visite de l’écrivain au centre culturel Aragon d’Oyonnax m’offrit l’occasion d’un entretien. J’en sortis tout ragaillardi par l’immense et sereine érudition de cet homme attentif et chaleureux après un de ces hivers qui vous grignotent le moral d’un sévère “aquoibonisme”, la maladie des provinces enclavées. Quant à mes craintes de tomber sur un froid théoricien du Nouveau Roman, elles s’étaient déjà dissipées depuis que j’avais découvert que le Nouveau Roman ne fut jamais une “école” et encore moins une théorie. La lecture de la Modification, à la fin de mon adolescence, puis, bien plus tard d’un étrange livre-objet intitulé “Cinq rouleaux de printemps” vint me confirmer qu’avec Michel Butor, on n’était jamais en panne de surprises. Ce mot, “surprise” ne vient d’ailleurs pas sur mon clavier par hasard tant ces fameux “rouleaux de printemps” en revêtent l’aspect dans leur emballage de carton et de papier.
L’ouvrage se présente sous la forme d’une grande boîte dans laquelle viennent s’aligner, comme des cigares, cinq feuilles enroulées. Le texte manuscrit est imprimé en bleu, vert, marron, noir et rouge, soit une couleur par rouleau. Je tiens aussi à souligner sans chauvinisme que cette surprise d’édition poétique fut conçue et imprimée à Oyonnax en 1984 sur une initiative on ne peut plus privée de Georges Béjean ancien “censeur” (on disait ainsi à l’époque) du lycée Paul Painlevé. En opportuniste éhonté, je ne me privai pas de demander à Michel Butor d’inscrire une dédicace dans la boîte, en souvenir de cet inespéré 19 mars 1993 !Les livres de Michel Butor se prêtent mal aux notes de lecture, aux comptes-rendus, aux critiques, car tout s’y organise selon une logique qui échappe aux cadres habituels du récit, de la narration, de la description. De prime abord, s’impose à travers les multiples publications de l’auteur de L’Emploi du temps une image de morcellement. Mais il suffit de lire ou d’écouter parler Michel Butor pour constater que cette apparente dispersion n’est que l’écho ou le reflet des vieux verrous qui sautent entre les cellules des différentes disciplines et pratiques artistiques.
Michel Butor est véritablement de ces écrivains qui joignent le geste à la parole :
on ne compte plus ses collaborations avec les peintres et plasticiens (Marc Pessin, Gregory Masurovsky...), avec les compositeurs (Henri Pousseur), voire avec les éditeurs eux-mêmes lorsqu’ils oeuvrent dans la fabrication d’autres objets de lecture que le livre (coffrets, emboîtages, mobiles, rouleaux...). Cette désorientation que peut éprouver le lecteur désireux d’entrer dans l’oeuvre de Michel Butor cède vite la place, pour peu qu’il veuille bien accepter quelques changements dans ses habitudes de lecture, à l’approche vers une quête d’unité de savoir. Transit A -Transit B qui s’inscrit dans la série “Le Génie du lieu” (éditions Gallimard), “fondamentalement livre de voyage” souligne l’auteur, livre que l’on peut manipuler, faire tourner, dans lequel on peut véritablement se promener, en est un bon exemple.
Notes :
- Lire mon entretien avec Michel Butor sur le site des éditions Orage-Lagune-Express.
- Mon dossier consacré à Michel Butor (avec photo et
extraits de Cinq rouleaux de printemps) a été
publié dans la revue Le Croquant n°15 (printemps -
été 1994).
- Michel Butor est l'invité d'honneur du 18ème
festival du livre de Mouans-Sartoux (Alpes maritimes) qui se
déroule en ce moment jusqu'au 9 octobre 2005.
- Entretien avec Michel Butor (propos recueillis par
Michèle Gazier et Pierre Lepape) dans Télérama
n°2908, 8 au 14 octobre 2005.
- Poèmes de Michel Butor dans la revue Salmigondis n°9
(452, route d'Attignat, 01310 Polliat).
Photos :
- Michel Butor (photo Ch. Cottet-Emard).
- Cinq rouleaux de printemps éditions Arches, Oyonnax
(photo M-C Caredda).
- Michel Butor au centre culturel Aragon d'Oyonnax en compagnie
des artistes Marc Pessin (à gauche de la photo) et Gregory
Masurovsky (photo Ch. Cottet-Emard)
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