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11 janvier 2011

La jeune fille aux sandales de sable (extrait).

écumesable.JPGEn vain la mer fait le voyage
Du fond de l'horizon pour baiser tes pieds sages.
Tu les retires
Toujours à temps.

- Léon-Paul Fargue -

La jeune fille posa le pied sur le quai désert. Elle était chaussée de tennis à la toile défraîchie par le voyage. Dans un nuage des montagnes, l'autorail s'était enveloppé d'une pellicule de gouttelettes. Maintenant qu'il ronronnait à l'arrêt sous le soleil de la plaine, quelques irisations perlaient encore à la surface de ses tôles et de ses vitres grasses. Unique passagère à descendre dans cette gare, la jeune fille tira sa valise souple à roulettes à l'ombre d'un cèdre où elle avait repéré un banc en ciment ébréché. Elle repensa aux jardins piquetés de Perce-neige qu'elle avait quittés pour ce pays où mûrissaient des citrons. Cette pensée lui vint à la vue d'un lampadaire encore inexplicablement allumé dont le verre avait la forme d'un citron mais dont la lumière inutile évoquait la blancheur scarieuse des globes de Perce-neige.

Les dernières brumes du petit matin s'effilochaient dans la chaleur qui s'annonçait. La jeune fille jeta un rapide regard autour d'elle, délassa ses tennis et étendit ses pieds moites dans un rayon de soleil. Lorsqu'ils furent secs et lisses, elle se rechaussa à regret, se leva et tira sa valise à roulettes. Elle traversa les voies puis marcha un moment dans des rues encore vides. persiennes.jpgDu haut d'un mur délabré, un chat la regarda passer en clignant des yeux. D'un pas régulier, elle effleurait la poussière sans prêter attention à son ombre le long des dignes façades rayées de persiennes. Parfois, les roulettes de la valise se bloquaient en crissant sur du sable. Bientôt, les murs des maisons perdirent de leur superbe et l'ombre de la jeune fille s'étira contre une haute palissade de bois clair. Une porte branlante apparut ornée d'un heurtoir en forme d'hippocampe. La jeune fille frappa, ouvrit la porte et cela provoqua un courant d'air tiède qui déposa une fleur de sel sur ses lèvres. Dès que la porte fut refermée, une brise à peine plus fraîche l'enveloppa doucement. Immobile, elle frissonna devant l'océan qui respirait comme un gros chat endormi puis tira de nouveau sa valise sur un chemin de caillebotis. caillebotis.jpgElle s'arrêta pour enlever ses tennis dont elle lia les lacets pour les suspendre autour de son cou. La brise marine vint apaiser ses pieds nus sur les lamelles de bois.

Un africain chargé d'étoffes et de bimbeloterie s'écarta devant elle et lui conseilla de prendre garde aux clous qui pouvaient dépasser car, insista-t-il, « il ne pouvait être question de blesser et d'abîmer des pieds aussi fins et délicats, d'authentiques petits pieds pour ainsi dire aristocratiques et qu'avec les présentes espadrilles justement aujourd'hui en magasin, le magasin étant moi-même ici présent devant toi, tu pourrais faire cadeau approprié à l'indicible beauté de tes pieds (et pour pas cher) d'autre chose que de simples sandales de sable. »

Heures, minutes, et secondes se dissolvaient dans le temps spécifique des dunes. L'africain, le chat qui clignait des yeux, l'autorail irisé, le voyage, tout était reparti au large de cet autre océan qu'est le temps. Quant à la jeune fille, elle marchait dans l'écume et, bien qu'elle ressentît une joie tranquille, elle ne s'étonnait en rien de sa propre splendeur ni de celle du paysage maritime. Elle pensa juste, en regardant ses pieds, qu'à chaque flux et reflux, l'océan s'amusait à lui retirer ses sandales de sable.

© Éditions Orage-Lagune-Express 2011.

10 juillet 2010

Alma s'en va (suite et fin)

(Nouvelle en mini-feuilleton)

Résumé des épisodes précédents

Une épave mystérieuse vient d'échouer sur la plage. Le major, un officier taciturne, enquête auprès d'un écrivain retiré, témoin d'un étrange phénomène et détenteur d'un objet convoité.

12

cottet-emard.JPG« Comment va-t-il aujourd'hui ?
— Comme d'habitude. »
À chaque visite à la résidence des Pins, j'aurai désormais la même réponse. De temps en temps, je croiserai le docteur dans les couloirs et dans le parc où nous marchons un peu, le major et moi. « Il est loin de nous, il a toujours été loin de tout le monde. Seul l'uniforme pouvait le maintenir en contact avec la réalité. Après cet échec dans cette affaire d'épave, il s'est effondré » dit le docteur.
« Bonjour, major. Le journal. Vos cigarettes. Et si je vous prêtais un livre ? »
Le major ne répond pas souvent à mes questions. Difficile de capter son regard vague. Il m'arrive de ne plus savoir quoi lui dire. Pourtant, je continuerai de pousser la grille du parc, de franchir le seuil de la résidence des Pins. Par une absurde ironie du sort, le major occupe la chambre d'Alma Lorenz. Alma Lorenz a disparu. Un jeune officier est venu la chercher pour faire quelques pas dans le parc, voici cinq ou six ans. L'homme s'est présenté comme son petit-fils et personne ne s'est inquiété car l'uniforme inspire confiance. Le soir, plus personne... Je me suis bien gardé de dire ce que je croyais savoir. Je n'ai pas envie de passer pour un fou et de finir mes jours ici avec le major.
Cette nuit, la mer gronde et le sommeil, je ne sais plus ce que c'est. Alors, je tiens mon journal. Un poème de temps à autres. gravurebois.JPGCe matin, je longerai le front de mer dans cette lumière d'été qui suffit à la gloire des amoureux. J'irai prendre un verre à la terrasse du bistro d'Ange Consagude où je saluerai la jeune fille qui s'occupe des churros. J'essaierai une fois de plus d'imaginer Alma Lorenz à sa place, Alma Lorenz dans sa pleine splendeur malgré l'huile et le gras, Alma Lorenz impatiente de finir sa journée pour aller rejoindre Ermenegildo sur la plage ou à l'hôtel Solymar. Peut-être réussirai-je un jour à écrire leur histoire. Mais comment ? À quel temps conjuguer ce qui ignore le temps ? Petite musique de la plage, étoffes, fanions, voiles, papiers, cerfs-volants, couleurs qui claquent en l'air dans l'écume...Pourquoi lutter contre tout cela, major ?
Votre erreur, c'était cet acharnement contre l'épave. Je vous revois toujours au volant de la jeep. Vos bidons d'essence, votre fureur. Seul. Sourd à mes appels. Vous me reprochiez de ne pas tout vous dire, mais que dire à qui ne veut rien entendre ? La vendeuse de churros, en face de moi... Même elle, saurait écouter cette histoire, un des souvenirs enchantés qu'Alma Lorenz m'a raconté une fois, sur la plage : Alma est toujours fauchée. En plus des churros et des ménages à l'hôtel, il lui arrive de vendre des babioles aux estivants, sur le marché. Un jour, elle prend le soleil avec
Ermenegildo. Il se lève, plonge dans les vagues, disparaît un instant puis ressort de l'eau et dépose dans les mains de la jeune femme de petits cailloux lisses et translucides, aux couleurs étonnantes. A la fin de la journée, ils ont tant de petits cailloux qu'ils en abandonnent une partie sur la plage. Les plus beaux, ils en emportent une grande quantité avec eux, dans des seaux en plastique oubliés par les enfants qui jouent dans le sable. Quelques jours après, les cailloux rangés dans des boîtes d'allumettes peintes en noir se vendent comme des petits pains sur le marché, ce qui fait beaucoup rire Ermé. Alma garde une boîte pour elle, en souvenir.
Nous voilà tous les deux, major. Vous, suspendu au-dessus du gouffre depuis ce jour de colère lorsque vous a saisi cette rage de mettre le feu à l'épave. Moi, témoin de l'indicible, de ce que même vous, major, qui l'avez pourtant vécu, ne pouvez ou ne voulez attester.
Pensiez-vous vraiment qu'ils vous permettraient de répandre l'essence ? Je tente de vous en dissuader, de vous convaincre de partir. Je dévale la dune pour vous empêcher d'approcher de l'épave. Et puis cette odeur nous submerge. La délicieuse odeur de pommier en fleur ou de narcisse qui, diluée dans la blondeur du jour, nous charme autant qu'elle peut nous étourdir, voire nous écœurer si elle se concentre trop. Nous respirons mal. Nous titubons. Nous voici privés de nos mouvements. Un vent brûlant soulève des tourbillons de pollen et nous aveugle de pétales, de graines soyeuses et de papillons affolés.
Près de l'épave, Alma Lorenz au bras de Gildo. Gildo parle avec une fille en haillons et un homme en smoking, le col de chemise de travers et le plastron défraîchi, comme au retour matinal d'une nuit d'alcool. Gildo et l'homme s'approchent de vous, major. L'homme s'empare de votre arme de service et la dispose dans votre main. Vous approchez le canon de votre tempe. Gildo hésite :
« Devrons-nous toujours détruire ce que nous créons ? »
L'homme répond :
« Crois-tu qu'il se prive de détruire ce que nous créons ? S'il pouvait parler maintenant, il te dirait que c'est dans l'ordre des choses. Mais l'ordre, c'est notre affaire.
— Il lutte pour une cohérence ...
— Nous nous battons tous contre un ennemi énigmatique, quelque chose de ténébreux, d'informe, qui nous réveille la nuit pour aliéner notre sommeil et qui nous endort le jour dans une dangereuse somnolence pour nous priver de nos rêves fondateurs. »
Je supplie Gildo du regard. Gildo insiste auprès de l'homme qui vient de parler :
« Le poète nous demande d'épargner cet officier. »
L'homme hausse les épaules, indifférent :
« S'il intercède en sa faveur... Tu n'as qu'à décider. Après tout, c'est toi qui a déclenché tout cela en t'amourachant de cette femme. Mais je te préviens, tu ne rends pas service à ce militaire. Il finira sa vie dans la mélancolie. »
La fille en haillons vous reprend le revolver et le laisse choir dans le sable avant de fouiller dans mes poches. Elle s'empare du petit morceau d'épave que vous m'aviez laissé et de la boîte de cailloux que je n'avais pas mentionnée dans ma déposition.
L'homme vérifie une dernière fois autour de lui :
« As-tu récupéré ton bien, Ermenegildo ?
— Oui.
— Alors, ne traînons pas ici. Ces temps nous sont hostiles. »
Et ils disparaissent tous dans l'épave.

FIN

© Éditions Orage-lagune-Express

La version intégrale de cette nouvelle que j'ai écrite à la fin des années 1990 est parue en deux épisodes dans le n° 16 (janvier 2000) et le n° 17 (avril 2000) de la revue Le Jardin d'essai et aux éditions Orage-Lagune-Express qui en conservent l'entier copyright. Tous droits réservés.

 

08 juillet 2010

Alma s'en va (suite)

(Nouvelle en mini-feuilleton)

Résumé des épisodes précédents

Une épave mystérieuse vient d'échouer sur la plage. Le major, un officier taciturne, enquête auprès d'un écrivain retiré, témoin d'un étrange phénomène et détenteur d'un objet convoité.

11

« Inutile, Gildo. Nous réglerons tout cela demain. Vous pouvez disposer. J'ai dit : vous pouvez disposer ! »
Le visage fermé, le jeune officier abandonne sa machine à écrire et quitte la pièce. Un silence pesant s'installe.

« Par égards pour vous, cet entretien ne sera consigné nulle part Il ne tient qu'à vous de ...

— Je n'ai rien à me reprocher et vous seriez mieux inspiré de chercher du côté de votre ordonnance, major.
— L'inspiration, c'est votre affaire. Je suis quant à moi plutôt porté vers les faits : hier, vous vous êtes rendu en ville. bistrotmer.JPGVous avez d'abord fait halte chez le dénommé Ange Consagude qui tient un débit de boisson sur le front de mer. Vous lui avez posé des questions. Après, vous avez poussé la porte de l'hôtel Solymar. Vous avez " convaincu " le portier de nuit qui prenait son service de vous montrer des registres qui remontent à une quarantaine d'années. Cela vous a pris une bonne partie de la soirée, mais vous avez trouvé ce que vous cherchiez...
— J'ai trouvé " qui " je cherchais.
— J'ai apprécié votre façon de piéger Gildo l'autre soir, pendant le scrabble. Très amusant. Mais je tiens à vous rappeler que c'est moi qui mène l'enquête. J'ai suivi le même chemin que vous : Ange Consagude et les registres de l'hôtel. J'ai noté les deux noms, mais cela ne tient pas.
— C'est ce qui m'a poussé à ne pas vous parler de ma découverte.
— Pourtant, vous êtes persuadé...
— Oui, major.
— Alors, expliquez-moi comment Gildo, mon ordonnance, du haut de ses trente ans, aurait-il pu conter fleurette il y a une quarantaine d'années à la dénommée Lorenz Alma aujourd'hui septuagénaire !
— Vous l'avez retrouvée ?

pinslandes.JPG

— Je sais qu'une femme répondant au nom d'Alma Lorenz, soixante-douze ans, vit aujourd'hui à une trentaine de kilomètres d'ici, à la résidence des Pins, une maison de retraite.
— L'avez-vous rencontrée ?
— Vous plaisantez !
— La réalité et l'urgence des mystères ne peuvent s'exprimer que par énigmes...
— C'est ridicule. Tout ceci est ridicule.
— Puis-je disposer, major ? »

(À suivre...)

© Éditions Orage-lagune-Express

La version intégrale de cette nouvelle que j'ai écrite à la fin des années 1990 est parue en deux épisodes dans le n° 16 (janvier 2000) et le n° 17 (avril 2000) de la revue Le Jardin d'essai et aux éditions Orage-Lagune-Express qui en conservent l'entier copyright. Tous droits réservés.