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18 mai 2020

Carnet / Qui a peur de l’autobiographie ? (2)

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La défiance vis-à-vis de la littérature autobiographique se nourrit de préjugés politiques et psychologiques. J’évoquerai les premiers dans le billet d’aujourd’hui et les seconds dans une autre publication dans quelques jours.

Cette défiance s’inscrit dans ce que j’appelle les nouveaux conformismes qui ne sont que la répétition à l’opposé des anciens selon des successions de cycles plus ou moins longs facilement comparables à des effets de mode. De la mode, ces usages de prêt à penser ont la futilité. Sans en dresser un inventaire fastidieux à travers les siècles, on peut se contenter d’observer la période révélatrice comprise entre l’avant et l’après mai 68.

Le genre littéraire autobiographique a toujours existé, seul diffère le regard porté sur lui au gré des différents contextes historiques et sociaux.

Avant la grande libération de parole qui a caractérisé mai 68, s’exprimer à titre individuel, donner son opinion, raconter sa vie, se raconter, relevait de prérogatives voire de privilèges consentis à une élite intellectuelle et artistique vaguement considérée comme excentrique. Pour le commun des mortels, la norme et les usages dictaient la discrétion et la mesure dans l’expression de soi, ce qui conduisait l’individu à se brider lui-même pour éviter de se détacher du groupe. Dans la société encore très corsetée de l’époque, cette exigence était considérée comme une forme élémentaire de civilité voire de politesse.

Le pli était donné dès la socialisation des enfants, en famille, notamment dans les milieux bourgeois, puis sur les bancs de l’école. Il suffit de regarder les photos de classe de ces années pour mesurer le poids de conformisme qui s’abattait sur les visages de la plupart des écoliers. Ce n’était certes pas grand-chose en comparaison des décennies précédentes où les sourires étaient presque toujours absents de ces photographies scolaires, l’atmosphère s’étant déjà un peu détendue au début des années soixante.

J’étais à l’école primaire privée Sainte Jeanne d’Arc d’Oyonnax au milieu de ces années et je me souviens que nous avions parfois le droit d’évoquer rapidement une expérience personnelle lors des leçons de morale qui tenaient lieu d’instruction civique. En dehors de ces brèves parenthèses, on était prié de garder pour soi toute idée, réflexion, humeur ou émotion ne relevant pas de la sphère collective. Il en allait évidemment de même dans le monde des adultes.

Le grand soir vite remisé au magasin des accessoires, mai 68 ouvrit tout de même une fenêtre dans la valorisation de l’expression personnelle. Dans l’enseignement comme dans les entreprises, l’individu était encouragé à donner son point de vue, ce qui n’était plus vécu par la hiérarchie comme une impolitesse ou une inconvenance mais comme une volonté positive de s’impliquer avec plus d’enthousiasme et de spontanéité dans l’action collective.

C’est à ce moment qu’apparut en littérature ou tout au moins dans l’édition la vogue du témoignage ouvrant à nouveau la voie sur les différentes formes d’écriture autobiographique qui donnèrent encore plus tard des sous-genres tels que l’autofiction. Cette dernière contribua très vite à déconsidérer de nouveau l’autobiographie renvoyée une fois de plus à son insignifiance supposée.

Du point de vue politique, la frustration provoquée par l’échec du grand soir convergea en une radicalisation des courants idéologiques révolutionnaires ou simplement réformistes, lesquels ayant d’abord cru pouvoir tirer parti d’une libération du discours populaire spontané, finirent par renvoyer cette parole individuelle à l’inutile et méprisable expression du narcissisme petit-bourgeois désigné comme une entrave à la contestation et à la lutte contre l’ordre établi qui venait de se reconstituer en se contentant de lâcher un peu de lest.

En littérature, l’écriture de soi faisait désormais plus que jamais l’unanimité contre elle en étant aussi bien rejetée par l’ordre bourgeois que par le dogme révolutionnaire. La boucle était bouclée et cette vision fait aujourd’hui consensus.

On n'admet d’un auteur qu’il choisisse de puiser dans sa vie le matériau de ses livres qu’à la condition que son vécu individuel s’inscrive dans le courant du grand récit collectif ou dans la défense et l’illustration des valeurs en vogue, de préférence politiquement correctes ou correspondant aux standards de la posture rebelle qui remplace de nos jours la véritable action subversive.

Cette pression morale qui fait peser tant de suspicion sur l’autobiographie est tout à fait dans l’air du temps. Elle a même produit un conditionnement psychologique dont je décrirai certains aspects dans quelques jours, en suite des deux premières parties de cette série.

 

(À suivre)

Première partie à lire ici.

 

07 avril 2020

Carnet / Qui a peur de l’autobiographie ? (1)

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En dehors des futiles fluctuations de la mode, je ne comprends pas les raisons du mépris dans lequel la littérature autobiographique est tenue.

Le reproche le plus récurrent est le supposé narcissisme émanant des journaux plus ou moins intimes, des récits de vie, des mémoires et autres carnets de jour ou de nuit. On ne trouverait dans ce corpus qu’immaturité, complaisance, égocentrisme et autres maladies honteuses affectant l’auteur qui trouve tout aussi intéressant de raconter sa vie que celle de personnages de fiction.

On sait pourtant que la réalité et la fiction, dans la vie comme en littérature, s’entremêlent en permanence. Le roman est à l’œuvre dans l’autobiographie (au moins dans la construction du récit autobiographique qui lui-même peut se nourrir de fictions inconscientes ou au contraire pleinement assumées).

Pour tenter de ne pas prêter le flanc à l’accusation fielleuse de narcissisme ou au moins d’égocentrisme, l’auteur peut introduire des quantités variables d’autobiographie dans le roman ou la nouvelle, ce qui produit ce qu’on appelle communément de l’autofiction, un sous-genre littéraire que certains critiques et commentateurs dénigrent sous prétexte qu’en voulant être du roman et de l’autobiographie, il n’est finalement ni l’un ni l’autre. Un produit impur, en quelque sorte.

Notre époque qui connaît en tous domaines de nouveaux accès de pruderie aussi pervers qu’inattendus n’aime rien tant que ce qui est pur, or ni la fiction ni la réalité ne le sont. L’impur est le principal matériau de l’écrivain. Le roman est impur, l’autobiographie aussi.

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Si je me réfère à ma propre pratique de l’écriture autobiographique, je crois pouvoir affirmer que les auteurs adeptes de ce genre ne sont pas plus autocentrés que les autres, notamment ceux qui nous enjoignent à nous dépouiller de notre ego alors qu’ils en sont à la publication du neuvième tome de leur journal.

La dynamique de l’auteur doté d’un ego raisonnablement maîtrisé qui puise dans sa vie et dans son expérience le matériau de son œuvre est l’étonnement de vivre, un sentiment qui n’est étrangement pas partagé par le commun des mortels.

Pour la plupart des humains, vivre est normal mais pas pour les artistes et les écrivains. Ceux-là sont plus conscients que les autres qu’être au monde relève d’une combinaison infiniment complexe de hasards et de probabilités extrêmement restreintes. Se regarder un moment dans le miroir équivaut à voir ce qui n’avait qu’une chance (ou un risque) infime d’exister. Il s’agit donc d’un sujet digne d’intérêt qui mérite par conséquent la narration littéraire.

Évidemment, cette conclusion n’est pertinente qu’à condition de croire en l’individu unique et irremplaçable. Serait-ce cette idée-force de la culture occidentale qui ferait peur aux contempteurs de l’autobiographie ou tout au moins qui les dérangerait ? 

 

P. S. En suite de ce billet, j’évoquerai prochainement sur ce blog les préjugés politiques et psychologiques à l'origine de la défiance vis-à-vis de l'autobiographie et le thème du récit autobiographique d’enfance et de jeunesse.

 

22 mars 2020

Carnet / Contemplation et prédation

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Avec le moins de spiritualité possible, la contemplation est mon deuxième état naturel, celui que favorise la nature autour de ma maison, ce qui ne m’empêche jamais de garder un œil aux aguets car mon premier état est la vigilance. Il faut équilibrer les deux. J’aime les arbres mais je ne vais pas me ridiculiser, comme certains illuminés, à les embrasser. Les pauvres, ils n’ont rien demandé !

En outre, la vénération béate de la nature est une spécialité de ceux qui ont perdu le contact avec elle au point d’oublier qu’ils en font partie. Dame nature n’est pas notre bonne ou notre mauvaise fée, elle n’est que la nature et nous la voyons à l’œuvre en ce moment plus qu’à un autre lorsqu’elle nous oblige à nous confiner parce qu’elle nous rappelle que parmi les prédateurs, il peut parfois nous arriver de perdre le premier rang. 

L’état contemplatif me dispense le plus souvent de cueillir des fleurs, de prélever quoi que ce soit. En cette période durant laquelle la loi oblige à rester chez soi, on peut penser aux promenades passées et futures.

Dans le vallon où miroite un des lacs que j’affectionne, le printemps réveille des prairies entières de jonquilles et de narcisses suivis de près par d’énormes boutons d’or qui laisseront à leur tour la place aux fastueuses floraisons de l’été. En avril, on peut même y admirer des érythrones qu’il faut bien prendre soin de ne pas piétiner et bien sûr de ne pas emporter car de toute façon, ils sont trop petits et trop fins. 

Si je suis tenté de ramener un petit échantillon floral à la maison, je me documente sur les espèces qu’il est totalement interdit de cueillir et sur celles pour lesquelles un petit bouquet est toléré. Pour ces dernières, la législation autorise ce que la main peut contenir.

De toute façon, les fleurs sauvages sont comme beaucoup de gens, elles dépérissent hors de leur milieu naturel et se fanent très vite lorsqu’elles sont emprisonnées. Le plus beau à ramener chez soi est l’image de leur profusion inscrite dans l’esprit ou dans la mémoire de l’appareil photo.

Nous autres humains avons le réflexe de prédation car nous sommes des prédateurs, telle est notre condition que nous n’avons pas choisie. C’est pourquoi la vision splendide d’un gros canard qui se pose près des roseaux dans une gerbe d’écume installe deux images en même temps dans mon esprit, celle de la beauté de l’oiseau et celle du confit accompagné de pommes de terre rissolées dans sa graisse sans oublier la bouteille de Pécharmant qui va avec.

Même scénario quand je vois sauter hors du lac un poisson qui gobe sa proie dans la lumière irisée d’un beau jour, indissociable de son fumet de cuisson pendant que je débouche une Roussette du Bugey ou un Bourgogne blanc.

Le souvenir d’un faisan aux quatre choux accompagné d’un Crozes-Hermitage rouge dégustés au restaurant au début des années 90 me revient chaque fois que j'en vois un qui vient se réfugier dans mon pré. Chez moi, il ne risque rien car je ne chasse pas mais cela ne m'empêchera pas de l'imaginer sur son lit de choux avec un Barbaresco ou un Barolo à portée de tire-bouchon.

Lors de ce repas professionnel de la fin du siècle dernier qui ne me disait rien parce que je devais le prendre en compagnie de quelques-uns de mes chefs du temps où je travaillais dans la presse, j’ai réussi sans difficulté à oublier tout simplement la présence de ces individus sans intérêt en me concentrant sur ce plat et ce vin qui les effaçaient littéralement de mon champ de vision et pourrais-je même dire de ma vie. Comme l’écrit Jim Harrison dans son livre Un sacré gueuleton, « le sombre pouvoir de la bouffe nous hante » .