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17 janvier 2009

Tu écris toujours ? (47)

couv_mdl13-bdef.jpgConseils aux écrivains qui envoient des lettres de motivation

Premier constat : tout le monde écrit des lettres de motivation, même les écrivains. Deuxième constat : moins on est motivé, plus on est contraint d’écrire des lettres de motivation.

En ce qui me concerne, j’en ai produit un nombre incalculable, les plus réussies étant celles que j’ai rédigées pour les autres. J’ai réservé mon chef-d’œuvre à un camarade prêt à tout pour trouver du travail et qui, grâce à ma lettre de motivation, a été aussitôt embauché à bord d’un de ces navires sortant des mois en mer pour congeler les malheureux poissons de l’Atlantique Nord. Depuis, sa femme ne me parle plus. On se demande bien pourquoi on s’échine à rendre service.

Bon, j’ai l’impression que la vie professionnelle de mon camarade ne vous passionne pas plus que cela. Vous voudriez plutôt savoir comment réussir une belle lettre de motivation pour obtenir une bourse d’aide à l’écriture grassouillette. Je m’en doutais. Une fois que je vous aurai conseillé sur la marche à suivre, je pourrai dire, comme l’épouse de mon camarade neuf mois après la conception de ses quintuplés lors du congé semestriel de son mari de retour d’une campagne de pêche : « ce qui est fait est fait » .

Ces digressions me donnent le mal de mer. Où en étais-je ? Ah oui, la bourse d’écriture. Cette idée, quelqu’un vous l’a probablement soufflée. Vous pouvez lui dire merci, comme vous pouvez aussi remercier celui qui vous a offert votre première cigarette. Moi, c’était lors de la publication de mon premier livre. Mon nom devait traîner dans un fichier appartenant à un ordinateur. L’ingénieuse machine m’a envoyé une documentation destinée à m’aider à déterminer mon « éligibilité à l’établissement d’une demande de bourse » . « Regarde, tu es éligible ! » m’a annoncé mon épouse en récupérant le courrier dans la poubelle. J’ai sauté de joie, enfin, c’est une façon de parler car lorsque je saute de joie, personne ne le remarque.

Il fallait remplir un formulaire, établir une bibliographie, rassembler un dossier de presse, trousser une notice nécrologique — pardon, une notice biographique — , présenter le projet d’écriture, fournir quelques extraits de l’œuvre en cours, jusque là rien de bien sorcier, mais surtout se fendre d’une « lettre motivant la demande » . C’est alors que la malédiction m’a frappé, me rivant chaque année à la même période à la rédaction de la fameuse lettre.

Fort de cette ingrate et laborieuse expérience, je vous livre quelques tuyaux. Première erreur à éviter, classique chez le débutant, confondre aide sociale et encouragement à la création littéraire : « j’ai une bonne idée de roman mais des problèmes d’argent. Comme je ne peux pas me payer le dentiste, j’ai avalé mes plombages pendant mon sommeil et maintenant, je souffre de saturnisme. Autant vous dire que je suis aussi bleu qu’un schtroumpf. » Vous éviterez ce style plaintif et, pendant que vous y êtes, cette référence compromettante à vos goûts littéraires personnels. Soignez le style : « j’ai besoin de liquide pour faire bouillir la marmite » est une tournure à proscrire même si elle reflète parfaitement le fond de votre pensée. Si vous avez dicté votre lettre à l’intérimaire chinoise qui remplace votre secrétaire en congé, une relecture vous épargnera le déshonneur d’envoyer ceci à la commission : « Le sujet de mon prochain roman va effrayer la chronique, c’est pourquoi je désire prendre une année sympathique... » Sachez rester discret sur vos projets d’utilisation des fonds. Les personnalités qui examinent votre dossier n’ont pas besoin de savoir que l’argent vous permettrait de solder le crédit auquel vous avez dû vous enchaîner pour régler les frais de justice et les dommages et intérêts après avoir décapité à la tronçonneuse le nain de jardin phosphorescent avec radio lecteur CD et téléphone incorporés installé à grands frais dans sa pelouse par votre voisin mitoyen.

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? aurais-je dû me sermonner après avoir planché sans résultat pendant plusieurs années sur le nombre et la qualité de mes motivations. Il suffisait de relire trois lignes de la documentation envoyée par l’ordinateur : « Les bourses de création permettent aux auteurs de dégager du temps pour mener à terme leurs projets d’écriture et de publication » . Réchauffée presque mot pour mot et saupoudrée d’un conditionnel assorti d’un zeste de forme pronominale, cette formule insérée dans ce que j’avais considéré comme ma dernière tentative épistolaire a déclenché le virement bancaire. Cela fait toujours plaisir même s’il faut porter la somme à la désavantageuse rubrique Bénéfices non commerciaux de votre déclaration de revenus. Est-ce une impression ? Je vous sens moins motivé tout à coup...

(47ème épisode, paru dans le Magazine des Livres n°13)

23 novembre 2008

Tu écris toujours ? (47)

couv_mdl13-bdef.jpgLe 47ème épisode de mon feuilleton « Tu écris toujours ? », Conseils aux écrivains qui envoient des lettres de motivation, vient de paraître dans le Magazine des Livres n°13, décembre 2008/janvier 2009, actuellement en kiosques.

Conseils aux écrivains allergiques à la rentrée (Tu écris toujours 46)

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L’odeur de l’encre fraîche vous évoque plus votre entrée au cours préparatoire que la réception de vos premiers exemplaires d’auteur. Les jurys littéraires embusqués derrière leurs piles de livres vous suggèrent la distribution des prix où vous faisiez de la figuration. Le jeune romancier débutant vous rappelle la face de lune du premier de la classe et le vieux débutant le rictus de caïman de votre plus sadique instituteur. Le passage à la télé ravive le souvenir cuisant de l’appel au tableau et la séance de dédicace réveille la hantise du cahier à rendre signé. Pas de doute, vous êtes un grand traumatisé.

Vous n’aimez pas la rentrée ? Moi non plus. Dès ma première heure de classe maternelle, j’ai tout de suite compris que je préférerai toujours la sortie. Plus tard, en promenade dans la berline familiale, j’ai appris à repérer les panneaux en forme de triangle qui signalent un danger, par exemple «ATTENTION ÉCOLE».

Je sais, vous êtes devenu écrivain pour éviter le syndrome du dimanche soir, pour ne plus jamais connaître la rentrée, et voilà qu’on vous colle la rentrée littéraire. Pire, comme si la rentrée d’automne ne suffisait pas, on vous en prévoit une autre alors que le printemps n’a pas encore pointé son premier pissenlit. Les commerciaux de l’édition envisagent même de développer le concept d’une troisième rentrée qui serait bien pratique au début de l’été, à la veille des grandes vacances — en vérité de plus en plus en plus courtes — pour jeter quelques pavés supplémentaires sur les plages et dans la mare aux canards. Bientôt trois rentrées littéraires par an... Heureusement que l’Éducation Nationale ne suit pas le mouvement. Quand même, le monde devient moche.

J’en arrive à me demander si tout ce cirque autour de la rentrée ne témoigne pas d’un complot visant à dégoûter les gens de prendre des vacances, et particulièrement les écrivains qui aiment en prendre de très longues. Non, contrairement à ce que tout le monde semble murmurer dans mon dos, je ne suis pas paranoïaque. Je remarque simplement que ma boîte aux lettres se remplit de prospectus débordant de photos d’individus dynamiques et sveltes aux visages fendus de sourires carnassiers — que dis-je, omnivores — annonçant la rentrée au moment précis où je songe à boucler ma besace de plage ou mon sac tyrolien. À voir tous ces pépés tondeurs, mémés rotofileuses, papas perceurs, mamans visseuses et leur progéniture dopée aux devoirs de vacances, on finirait par croire que la retraite, la RTT, le week-end et les congés scolaires relèvent de la mauvaise hygiène de vie. Bienvenue dans la fourmilière.

Selon l’écrivain que vous êtes, les solutions pour échapper à la rentrée diffèrent. Si la gloire et la fortune transforment votre rentrée littéraire en un épuisant jeu de cache-cache avec vos admirateurs les plus fanatiques, achetez un dixième de Patagonie et commandez vite la clôture en promotion chez www.jebricoleàn’importequelleheuresiçameplaît.com. Si vous n’avez jamais rien publié et que vous écrivez toujours, c’est très bien, continuez ainsi, ne changez rien. S’éditer soi-même fournit aussi un bon moyen de ne pas être concerné par la rentrée littéraire. Lorsque j’ai voulu tenter l’expérience, encore dans les limbes de l’adolescence, cela m’a fait tout drôle de voir rappliquer dans ma cour un camion, lequel, au terme d’une manœuvre délicate suivie d’un éternuement de frein, a expulsé de sa cabine un costaud bougon brandissant un bon de livraison : « j’ai une palette au nom de Cottet-Emard, ouais, des bouquins. » Et le transporteur de s’esclaffer : « ben vous, quand vous lisez, vous faites pas semblant ! On la met où, la palette ? Là ? Dehors ou dans le garage ? » J’ai signé le bon et j’ai dit que j’allais me débrouiller avec les cartons. Le costaud et son camion se sont évaporés dans un nuage de gaz. J’ai regardé la palette et j’ai compris que l’arrivée de 1500 exemplaires d’un livre débarquant à domicile à l’heure du petit déjeuner pouvait susciter une saine remise en question de certaines vues de l’esprit. Cette rentrée-là, je m’en souviens encore.

Si l’expérience vous tente, commandez plutôt dix exemplaires à votre imprimante et allez vite vous réconcilier avec votre éditeur. D’autant qu’à bien y réfléchir, la rentrée littéraire, avec ses palettes, ses cartons, ses offices et ses retours, c’est son problème et celui des libraires. Vous le savez bien, dans ce métier d’auteur, vous n’existez qu’à dix pour cent, alors vous pouvez vous permettre de sécher.

(46ème épisode paru dans le Magazine des livres n°12, octobre/novembre 2008)

Addenda 2014 :

TU ÉCRIS TOUJOURS ? (FEUILLETON D’UN ÉCRIVAIN DE CAMPAGNE). Précédents épisodes parus en volume aux éditions Le Pont du Change à Lyon (Un recueil de 96 pages, format 11 x 18 cm. 13 € port compris. ISBN 978-2-9534259-1-8). En vente aux éditions Le Pont du Change, 161 rue Paul Bert, 69003 LyonBON DE COMMANDE