18 août 2011
Carnet du second degré
J’ai déjà dit dans ces carnets qu’il m’arrivait d’écouter certaines œuvres d’Edward Elgar (1857-1934) « au second degré » tant cette musique au demeurant superbe mais marquée de lourde nostalgie impériale franchit difficilement le mur du son du goût français, ce qui explique d’ailleurs la méconnaissance du public français à l’égard de ce très grand compositeur considéré par les britanniques comme leur musicien officiel.
Mais ceci est encore plus vrai pour William Walton (1902-1983) , son successeur si je puis dire, dans la veine impériale de certaines de ses compositions telles que la Marche pour une Histoire des peuples anglophones. Point de nostalgie d’Empire dans cette pièce datant de 1959, écrite à l’origine pour le générique d’une série télévisée, mais une tradition de rythme et d’orchestration irrésistible, caractéristique de cette esthétique. Dans cette veine, il me semble toutefois déceler chez Walton un soupçon d’ironie, ce qui me ramène à cette notion d’écoute au second degré.
Cependant, qu’on ne s’y trompe pas, Elgar comme Walton dans leurs musiques symphoniques et chorales respectives, sont deux compositeurs aux œuvres considérables, même si celle de Walton fut injustement occultée dans les années soixante du vingtième siècle par une avant-garde de musiciens plus tournés vers l’expérimentation formelle.
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09 juillet 2011
Carnet des gentianes et des chardons bleus
Bel été du Haut-Jura. Rose éclatant des massifs d’épilobes. Chardons bleus. Gentianes. L’odeur des foins. Promenades non pas mahleriennes ainsi que j’ai la manie de qualifier mes balades estivales mais, ces temps-ci, walseriennes.
Le premier livre que j’ai lu de Robert Walser est La Promenade. Dans ce texte comme dans l’œuvre de Walser en général, on est encore dans l’univers faussement bucolique de la fantaisie du voyageur avec le vieux thème romantique du rêveur sans qualité partant au hasard des chemins. La petite musique des Scènes de la vie d’un propre à rien de Joseph von Eichendorff (1788-1857) est toujours perceptible chez Walser qui lui apporte cependant de plus en plus insistantes dissonances. Walser, né en 1878, était un grand marcheur, jusqu’à sa mort dans la campagne enneigée le jour de Noël 1956.

Dans son roman Les enfants Tanner publié en 1907, Walser lance Simon, son personnage principal, grand marcheur lui aussi, sur un long chemin dans la campagne hivernale où il trouve le corps gelé du jeune poète Sebastian. Walser décrit le chapeau qui recouvre le visage du défunt.
Saisissante description lorsqu’on pense à la célèbre photo de Walser gisant dans la neige où l’on voit les pas qui s’arrêtent et le chapeau qui a roulé par terre. Jeune romancier, Walser fixe un instant qui sera celui de sa propre fin presque cinquante ans plus tard.
01:09 Publié dans carnet | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : robert walser, joseph von eichendorff, fantaisie du voyageur, romantisme, promenade, les enfants tanner, scènes de la vie d'un propre à rien, épilobes, gentianes, chardons, christian cottet-emard, littérature, marche, carnet, blog littéraire de christian cottet-emard
19 juin 2011
L’énigme du père
Qu’est-ce qu’un père ?
Tu te promènes dans ta vie comme dans un tableau de Giorgio De Chirico (période métaphysique)
Tu aimes sans comprendre il est plus urgent d’aimer que de comprendre
Un père est comme un paysage de Giorgio De Chirico énigmatique inquiétant
Nulle certitude de comprendre on peut vivre sans comprendre vivre à l’ombre de l’énigme d’un père comme à l’ombre de la Tour rouge de Giorgio De Chirico
On peut avoir un père sans comprendre ce qu’est un père
On peut être père sans comprendre ce qu’est un père
Voici une histoire qui est arrivée une nuit quand tu étais petit
Une histoire dont on a ri ton père le premier mais pas si drôle que cela après tout
Ton père qui dort ta mère tourmentée par un moustique elle éclaire et dit qu’il faudrait mettre de la bombe ton père qui se réveille aussitôt et tombe du lit de frayeur en demandant où est la bombe
Une histoire qui fait rire au dessert avec la famille
(Peu d’années avant ce réveil en sursaut et cette chute du lit ton père « sous les drapeaux » en Algérie)
Ou alors ton père qui pique une crise parce que tu veux absolument qu’on t’achète une mitraillette en plastique au bazar
Des années plus tard tes incessantes querelles avec lui parce que tu ne comprends rien aux mathématiques et que tu refuses l’idée du service militaire
Toujours ce problème de « comprendre » comprendre les maths comprendre le service militaire comprendre un père
Tu ne comprends pas il ne comprend pas que tu ne comprennes pas
Toi et lui vous vous jetez vos énigmes à la figure le cirque
De toute façon c’est aussi le cirque avec son père à lui un peu plus de silence c’est tout c’est donc cela de père en fils ? Non tout de même il ne faut pas exagérer
Des cadeaux aussi
Certains dont on se souvient plus que d’autres : pour toi un hélicoptère jaune citron en plastique qu’il t’a acheté au bazar sur le marché où quelqu’un vous a photographiés ce jour-là
Pour lui une tabatière en « pierre de lune » que tu as ramenée d’un séjour en colonie de vacances
Pour toi le deuxième concerto pour piano de Sergueï Rachmaninov par Sviatoslav Richter un vinyle Deutsch Grammophon qu’il a rapporté d’un déplacement professionnel à Paris
Pour lui un couteau à manche de corne pour couper les champignons dans la forêt avec un tire-bouchon pour la bouteille dans la musette (la musette kaki de la guerre d’Algérie)
Une jolie histoire avec ce couteau une histoire du temps où un ami qui connaissait ton père t’engueulait :
« Mais qu’est-ce que tu attends pour enfiler des bottes un ciré et pour aller aux champignons avec ton père ? »
(Cet ami avait perdu son père très jeune assassiné par un chauffard ivre qui avait grillé un feu rouge)
Finalement c’est cet ami qui est allé aux champignons avec ton père et c’est là qu’arrive cette histoire de couteau
Quelques temps après la balade aux champignons ton père ne retrouve pas son couteau
Il est si ennuyé de l’avoir perdu qu’il en rachète un identique et se garde bien de te parler de cet incident
Entre temps ton ami retrouve le couteau dans une poche de sa veste de pêche qu’il porte aussi en forêt
Ton père lui a prêté le couteau et ton ami l’a gardé par mégarde
Il veut le lui rendre mais ton père lui dit de le garder puisqu’il a racheté le même
Ils sourient de cette histoire de couteau qui instaure une petite complicité entre eux
En te racontant cette histoire plusieurs années après ton père te dit qu’il la trouve drôle
Tu penses qu’il veut dire amusante sympathique
Tu trouves aussi
Il est rassuré
Tu la trouves étrange aussi cette histoire de couteau de couteau qui s’est dédoublé pour ton père et ton ami
Une histoire élucidée simple et logique pourtant mais qui semble ne pas avoir pu dire son dernier mot
Ton père n’est plus là son couteau si chez toi tu ne vois plus ton ami
Le couteau est dans un tiroir tu ne t’en sers pas car tu n’utilises pas souvent des outils (tu n’as aucun goût aucune sympathie pour les outils et ils te le rendent bien)
Et puis tu ne peux pas laisser un couteau devenir le symbole de ta relation avec ton père vous étiez déjà bien assez coupés l’un de l’autre comme cela (sans parler de ton ami avec qui probablement sans autre raison que l’usure du temps les ponts sont coupés)
D’un ami et d’un père ne reste qu’un couteau
Qu’est-ce qu’un ami ? Qu’est-ce qu’un père ?
© Éditions Orage-Lagune-Express 2007.
Peinture : La tour rouge
Giorgio de Chirico,1913
huile sur toile 75 x 101
Venise, The Peggy Guggenheim Foundation
23:41 Publié dans Estime-toi heureux | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : récits des lisières, père, fête des pères, éditions orage-lagune-express, giorgio de chirico, tour rouge, blog littéraire de christian cottet-emard, poésie, jura, franche-comté, algérie




























