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28 septembre 2020

Carnet / Train du soir

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Aucune autre œuvre picturale que la série de tableaux de Paul Delvaux consacrée aux gares et aux trains n’a le pouvoir de me renvoyer directement dans mon enfance.

Le grand jardin de la maison du boulevard Dupuy à Oyonnax donnait directement sur la voie ferrée et c’est exactement l’atmosphère immortalisée dans ces toiles que m’offrait, derrière le grand mur de clôture recouvert de tuiles rouges escaladé en secret, cette petite gare où je vis manœuvrer les dernières locomotives à vapeur et, un peu plus longtemps, les autorails Picasso rouge et crème avec leur fameuse tourelle.

À l’époque, je trouvais déjà mystérieux ce ballet de machines surgies d’horizons inconnus et y retournant sans cesse. Plus de cinquante ans après, ce sentiment d’étrangeté demeure, comme si toute la frénésie de mouvement du monde n’était qu’un rêve figé pour cette éternité que nous confondons avec le simple temps de notre vie.

Journal tome 2 © Éditions Orage Lagune Express 2020.

 

18 avril 2020

Carnet / Zorro

 

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Les rediffusions télévisées de Zorro ne me laissent jamais indifférent.

Mon regard sur les épisodes de cette série n’est évidemment plus celui de l’enfant que j’étais dans les années soixante du siècle dernier. Aujourd’hui, je suis plutôt amusé de comprendre pourquoi je me retrouvais scotché devant le petit écran dès que le cavalier surgissait hors de la nuit.

Zorro était vraiment le héros de mon enfance. Son personnage dont je portais la panoplie était de tous mes jeux lorsque je ne lisais pas. Sa silhouette noire se faufilait aussi bien dans mes activités de plein air que dans ma consommation de littérature de cape et d’épée. J’étais déjà allergique au sport, aux jeux de société et aux jeux de construction, au grand désespoir de mon père qui voyait là de mauvais présages concernant mon avenir. Il n’avait pas entièrement tort. Peut-être aurait-il au moins pu se réjouir de voir son fils admirer un héros positif, un justicier, un défenseur de la veuve et de l'orphelin. Même pas.

Je n’étais pas fasciné par Zorro parce qu’il défendait le bien mais parce qu’il se déplaçait armé dans des passages secrets entre son hacienda qu’il habitait sous son vrai nom, Don Diego de la Vega, et son repaire, de quoi faire le miel d’un gamin ombrageux qui aimait s’éclipser. Pour ce genre d’enfant, rien de mieux que de ressembler à une ombre grâce à une grande cape, un chapeau large, un masque et un cheval noirs (appelé Tornado) galopant dans un crépuscule permanent !

Tous les épisodes de Zorro se caractérisent par des ambiances nocturnes et crépusculaires, même dans les scènes d’extérieur jour baignées de très forts contrastes. Cette lumière entre chien et loup est aussi prégnante dans les épisodes en noir et blanc que dans ceux qui ont été colorisés.

Comme mon terrain de jeux du boulevard Dupuy à Oyonnax était vaste et sécurisé, j’avais l’autorisation de jouer assez tard dehors, dans le calme à peine troublé par le bruit sourd des machines rythmant les longues journées de travail des adultes confinés dans les ateliers de lunetterie, de maroquinerie en vinyle et d’injection de matières plastiques jouxtant leurs grandes maisons arborées. Une ambiance idéale pour revivre en solitaire, à l’approche du couchant, déguisé de la tête aux pieds, les aventures et les passes d’armes de celui qui signe son nom à la pointe de l’épée, d’un Z qui veut dire Zorro !

La plupart des épisodes de Zorro sont riches de scènes d’action, de poursuites, de cavalcades et d’escarmouches où l’on croise le fer mais il en existe tout de même quelques-uns plus légers, moins bagarreurs, parfois un peu humoristiques.

Ceux-là me décevaient beaucoup, surtout lorsque le scénario intégrait une chansonnette poussée à la taverne en compagnie du sergent Demetrio López Garcia ou bien pire, une ébauche de romance entre Zorro et la belle Anna Maria Verdugo, amoureuse du héros dont elle ignore la véritable identité, celle de Don Diego de la Vega quant à lui réduit à taire son sentiment réciproque pour continuer ses activités héroïques.

Tel est le drame de la double vie du doux et dilettante Don Diego de la Vega alias Zorro, vaillant redresseur de torts. L’un et l’autre se retrouvent bêtement à deux rivaux dans un même corps, ce qui a pour pénible effet de les priver de celui de la femme qu’ils convoitent ! Mais à l’âge où je vibrais aux aventures de Zorro, ce dilemme amoureux me laissait évidemment de marbre.

Je me souviens d’un épisode visionné chez ma grand-mère dans lequel Zorro et la belle qu’il vient de sauver échangent un baiser furtif. À cette époque, les petits garçons réagissaient à peu près tous de la même manière navrée à ce genre de scène : « Ça y est, ça s’embrasse ! »

Alors, quand Zorro avait des faiblesses, j’allais voir chez les Trois mousquetaires, Ivanhoé et Robin des bois. Les héros ne sont-ils pas interchangeables ? Et puis, il y a ce vieux proverbe qui les a très vite corrodés dans mon esprit: plus l’oiseau est brave, plus le chat est gras...

 

09 juillet 2018

Les derniers temps de la vapeur

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Tout au fond du jardin, un mur recouvert de tuiles séparait les groseilliers de la voie ferrée. Louis se gavait des  grappes translucides lorsque le sol se mit à vibrer. Cette fois-ci, Louis se promit de ne pas bouger et de regarder la locomotive à vapeur jusqu’à la fin de la manœuvre mais comme d’habitude, la panique le saisit dès que la masse noire approcha et étendit sur lui son ombre et son souffle. La bouche encore pleine de groseilles, il courut jusqu’à la maison où on le cherchait pour le dîner.

Sa mère le gronda sans conviction pour avoir pris le dessert avant la soupe et son arrière-grand-mère prédit des coliques. Malgré son air soucieux, le grand-père lança une plaisanterie sur le thème des coliques, la grand-mère fit remarquer que le moment était bien choisi et le père de Louis détourna la  conversation sur le thème de la mise en service des nouvelles motrices diesel.

Le soir était doux et Louis reçut l’autorisation de retourner jouer dehors à condition de goûter à tous les plats du dîner. Dans la cour, le tilleul filtrait les rayons du couchant. Louis aperçut la pipistrelle qui s’envolait du grenier. Comme tous les soirs, Boby, le chien des voisins, profita du portail ouvert pour  quémander des restes en un bref aboiement. Le grand-père vint à sa rencontre et lui donna des couennes de jambon.

Au loin, on entendait la rumeur de la fête foraine qui s’était installée au centre-ville. J’aimerais bien y aller maintenant, risqua Louis persuadé d’un refus. Le grand-père à la mine toujours aussi soucieuse regarda se perdre le dernier rayon de soleil dans le feuillage du tilleul et haussa les épaules. Il rentra dans la maison et ressortit quelques instants plus tard vêtu de son costume de la semaine et coiffé de son béret. Il survint alors quelque chose de stupéfiant.

Louis sentit sa main s’accrocher à celle de son grand-père tandis qu’ils prenaient tous deux la direction du centre-ville. Le long du boulevard, les vieux platanes crépitaient de hannetons. Dans l’ombre des haies de buis qui clôturaient les autres propriétés, les parfums des pivoines et des iris débordaient sur le trottoir au goudron soulevé par les racines des arbres. Louis avait remarqué qu’à la faveur de l’éclairage public, on distinguait beaucoup mieux les petits trous percés dans le goudron par les talons pointus des femmes. Il trouvait bizarre cette manie de marcher avec de pareilles chaussures qui marquaient aussi les planchers. Un jour, le grand-père avait rouspété après le passage d’une dame élégante qui avait piqueté le parquet de la salle à manger. Le grand-père rouspétait souvent mais aujourd’hui, il restait silencieux et marchait d’un pas alerte sous les feuillages odorants du boulevard.

Louis put courir à sa guise sur le trottoir mais le grand-père reprit sa main lorsqu’une 403 noire recula pour entrer dans le garage d’une grosse maison blottie derrière le plus vieux saule pleureur du quartier. Cette demeure était la dernière avant la place de la gare qu’ils traversèrent d’un pas rapide. Lorsqu’ils franchirent les rails brillants du passage à niveau, Louis jeta un coup d’œil aux trois cèdres qui se penchaient comme des géants indiscrets sur le ballast. Dans l’avenue qui conduisait au centre-ville, ils ne rencontrèrent qu’une 4cv et une dauphine borgne. Un petit groupe d’hommes sortit d’un bar mal  éclairé et leurs ombres s’évanouirent sous le halo d’un lampadaire. L’un deux entra dans une vespasienne.

Le grand-père reprit de nouveau la main de Louis quand, brusquement, la nuit s’anima de reflets multicolores et de rythmes désordonnés. Des odeurs de sucre et de friture tournoyaient dans l’air chauffé par les moteurs des manèges. Les autos tamponneuses étaient installées sur l’esplanade de la porte monumentale. Leurs carrosseries et leurs phares flamboyaient. Le patron, un colosse à la trogne barrée d’une épaisse moustache, faisait tonner sa grosse voix dans un micro. Un peu plus haut, les avions tournaient, décollaient et atterrissaient sans relâche. C’était le manège préféré de Louis malgré les claquements du compresseur qui l’effrayaient. À l’inverse des autres pilotes qui actionnaient sans cesse le levier de décollage et d’atterrissage, Louis maintenait son avion en vol pendant toute la durée du tour pour le plaisir de se hisser au-dessus des sept platanes bordant l’église entre lesquels les attractions foraines battaient leur plein. En bas, il voyait son grand-père dans son costume sombre zébré des reflets jaunes, rouges, bleus et violets des néons. On entendait des chansons de la radio que le grand-père trouvait habituellement stupides mais qui ne semblaient pas le déranger en ce moment précis. Lorsque Louis fermait les yeux, il avait l’impression que le manège tournait plus vite mais ce n’était qu’une illusion due à l’accélération du rythme musical.

Maintenant, il faisait tout à fait nuit et l’on pouvait voir les étoiles malgré les lumières clinquantes de la fête. Louis et son grand-père s’arrêtèrent devant le confiseur. Ils commandèrent un gros berlingot rouge et blanc et une portion de frites. C’est le monde à l’envers ! dit le grand-père en léchant le berlingot tandis que Louis croquait les frites. Au tir à la carabine, le grand-père creva tous les ballons mais Louis en manqua un. Pour le consoler, le grand-père lui donna un franc. Louis glissa la pièce dans une boîte à sous et ouvrit le tiroir qui contenait un pistolet miniature à ressort avec son chargeur de balles en plastique.

Sur le chemin du retour, Louis se sentit comme un aventurier de la nuit. La pendule de la gare brillait comme une deuxième lune et l’autorail, avec ses gros yeux, attendait l’aube dans la fraîcheur des trois cèdres. Au lieu de revenir par le boulevard, le grand-père décida de longer la voie ferrée et de rentrer à la maison en passant par le portillon rouillé du  jardin, ce qui était formellement interdit à Louis. Leurs pas crissaient sur du sable et du mâchefer. 

Les jardins des grandes propriétés voisines exhalaient le fort parfum nocturne du buis. Le grand-père ouvrit le portillon qui donnait sur une petite terrasse où Louis venait se percher dans la journée pour surveiller son territoire. Pour descendre dans l’allée des groseilliers, il fallait chercher d’un pied une barre d’appui en métal scellée dans le mur recouvert de tuiles et poser l’autre pied sur une marche en tôle. Un petit saut et on était au fond du jardin. Sous la lune, le potager luisait et embaumait. Louis traîna les pieds, grappilla des groseilles et demanda :  est-ce que la locomotive reviendra demain ?

La silhouette massive du grand-père s’engouffra sous les feuillages denses des vieux pommiers. Sa voix semblait se perdre dans un autre monde. Non, répondit-il sans se retourner, la dernière a manœuvré aujourd’hui. Elle ne reviendra plus.

 

© Club (pour la version 2018)