27 octobre 2006
Avec le bonjour d'Effron Nuvem (Comment j'ai écrit et publié Le Club des pantouflards)
À quelques maisons de la mienne, habite mon voisin qui pratique le chant choral et l’humour anglais. Nous nous saluons dimanche en ville : “ah, j’oubliais, me dit-il d’une voix neutre avant de s’éloigner, vous avez le bonjour d’Effron Nuvem.” Effron Nuvem est l’anti-héros du dernier livre que j’ai commis, "Le Club des pantouflards" (éditions Nykta). La librairie et la maison de la presse de ma ville ont bien mis l’ouvrage en évidence ainsi que les journaux locaux. Voici donc Effron Nuvem lâché dans la nature après sa naissance hasardeuse.
Comme beaucoup de personnages de roman, Effron Nuvem naît d’oiseuses rêveries. Pour autant que je me souvienne, en chemin vers le bureau, un matin d’automne 2002, je revois sa silhouette sortir d’une nappe de brouillard et y retourner presque aussitôt. Je pense à lui dans la journée. Pourquoi ? Je ne sais. Peut-être ai-je envie de disparaître moi aussi dans le brouillard au lieu d’attendre l’heure de la sortie. Toujours est-il que je note son passage sur une paperasse intitulée “Direction de l’administration du personnel”.
Le soir même, sous la lampe en pâte de verre bleue d’un autre bureau, le mien, Effron Nuvem encore à l’état de silhouette enjambe la paperasse “Direction de l’administration du personnel” pour continuer son chemin au verso d’une vieille enveloppe kraft d’où il saute tout droit dans les pages d’un volume à la couverture illustrée de perroquets intitulé sur la tranche “Cahier de coloriages et de découpages”. Durant ses premières pérégrinations, un X suffit à le désigner et rien ne le prédispose encore à un destin d’anti-héros de faux polar. Car Le Club des pantouflards n’est pas, loin s’en faut, un polar dans la pure tradition.
Plusieurs personnes sont à l’origine du basculement de celui qui ne s’appelle pas encore Effron Nuvem dans les marges de la littérature policière. La première est Marie-Ella Stellfeld qui, à l’époque, travaille à “L’Homme aux oreilles de jazz”, un polar dont l’action se situe dans ma ville, Oyonnax, et qu’elle publiera en 2003 aux éditions Nykta. Elle me suggère de proposer un texte adapté à cette collection de petits polars qui doivent avoir pour cadre une ville où vit l’auteur ou avec laquelle il a des liens. Malgré l’attrait de cette collection de poche joliment nommée “Petite nuit”, je renonce en raison des contraintes de genre et de format. L’ombre irréelle du futur Effron Nuvem n’a pas fini d’errer entre brouillard et papier !
Mais voici qu’à l’automne 2004, l’écrivain Claude-Jean Poignant qui anime avec France Baron les éditions Nykta, vient interrompre ma sieste derrière mon stand au salon du livre d’Attignat dans l’Ain. Il me propose de collaborer à la collection et je lui réponds que je risque de ne pas y arriver mais que je peux toujours essayer. De retour du salon, je contemple avec envie les polars “Petite nuit” déjà en ma possession et je décide de partir à la recherche de cette silhouette surgie des brouillards d’automne dont les traces se limitent à quelques pattes de mouches courant sur des papiers en désordre.
En écoutant les sonates pour orgue de Paul Hindemith, mon esprit crée un lien entre une idée de nouvelle qui m’était venue sur le thème de notre dépendance aux cartes bancaires et une envie d’écrire dans la tonalité de sombres ambiances provinciales. Et comme il faut un crime, je l’assortirai d’une machination, histoire d’être plus convaincant car j’ai toujours beaucoup de mal à tuer mes personnages (les gens sont-ils si importants qu’on ait besoin de les assassiner ?).
Le destin de l’homme des brouillards commence à se préciser. Je ne sais pas encore s’il sera du côté des victimes ou des bourreaux. Pourquoi pas des deux côtés ? Maintenant, il va falloir lui donner un nom, un passé (à défaut d’un futur), une identité sociale. Je ne suis pas sorti de l’auberge. Et tout cela en moins de cent pages. J’allais oublier la principale contrainte : le cadre, la ville. Il en faut une qui ait un lien avec l’auteur et avec la géographie de la collection qui comprend dix titres par région ou département.
Dans l’Ain, Oyonnax et Nantua (ma zone de vie) sont pris. Je me lance sur Bellegarde-sur-Valserine (ambiance polar cafardeux assurée), sachant qu’il ne reste plus qu’un ou deux titres à publier pour boucler la collection de l’Ain. Avec la publication de “La Bresse dans les pédales” de l’ami Roland Fuentès qui s’est attaqué à Polliat, il ne reste qu’une place. Le temps que je me décide à envoyer le tapuscrit, le dernier bastion de l’Ain est occupé par Jean-François Dupont qui signe “Par temps de neige” à Ambérieu.
France Baron et Claude-Jean Poignant qui viennent de planter le drapeau à la petite lune bleue de leur maison d’édition sur le Rhône me proposent d’y décaler mon histoire, sachant qu’un premier commando d’auteurs a déjà investi la capitale des Gaules. Parmi eux, Max Levrat qui signe le premier titre “Distribution gratuite”. J’opte donc pour un contournement de la colline de Fourvière (avec sa basilique en forme d’éléphant sur le dos) avec discret franchissement de la Saône par le pont Masaryk, direction Vaise où j’envoie bivouaquer mon agent des brouillards encore affublé de la lettre X dans les pages de mes brouillons.
Il mène dans ce faubourg que j’ai moi-même hanté pour raisons économiques la vie des victimes d’un libéralisme de plus en plus sauvage. Passer de Bellegarde-sur-Valserine à Lyon-Vaise m’oblige à retravailler les cadrages mais pas l’atmosphère tant la chronique gueule de bois de l’après Trente Glorieuses s’y entend à contaminer le moral de nos belles provinces à grandes lampées de friches industrielles et de régression sociale.
Le sort en est jeté, c’est en chomdu (chômeur de longue durée) que va enfin s’incarner l’ombre née du brouillard et c’est moi, salaud d’auteur, qui vais faire basculer son tristounet train-train dans l’effroi. Effroi, cela sonne comme Effron, prénom qu’on rencontre parfois dans la littérature russe. J’en conviens, cela ne donne guère plus de consistance au personnage, ce qui est normal puisque cet infortuné Effron est socialement inconsistant. Il ne fait que passer tel un nuage et le mot “nuage” m’évoque immédiatement la traduction portugaise d’un des mes recueils de poèmes dans laquelle “nuage” s’écrit “nuvem”. Bienvenue dans ce monde cruel, Effron Nuvem ! Et tant pis pour les lecteurs et journalistes qui ont gaspillé quelques minutes de leur temps précieux à chercher l’anagramme !
Reste à savoir, ainsi oint de l’élixir de la fiction, si Effron Nuvem va réussir sa nouvelle mutation, c'est-à-dire passer des pattes de mouches aux polices de caractères, du pelure de mes brouillons au bouffant de l’édition. La réponse arrive à la mi-juin 2006 par la poste avec mes exemplaires d’auteur que je découvre en prenant mon petit déjeuner devant mes pivoines. Tant mieux pour moi, tant pis pour Effron Nuvem !
01:00 Publié dans Et à part ça ? | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : club des pantouflards, éditions nykta, polar, petite nuit
23 octobre 2006
Comment tu t'es transformé en érable champêtre

Tu arrivais contre le vent le chevreuil ne t’a pas senti (une chevrette avec son faon)
Lorsqu’elle t’a vu il était trop tard le faon se risquait trop loin pour qu’elle puisse le récupérer tout de suite et bondir avec lui dans le monde des chevreuils
Tu ne bouges plus elle te fixe dresse les oreilles tu ne bouges plus elle ne bouge plus
Son réflexe de détaler mélangé avec l’idée de récupérer le faon l’immobilise
Elle te fixe et guette le moindre de tes mouvements un battement de paupières une respiration et son faon pas très loin mais trop loin d’elle
Elle te jauge elle s’inquiète mais ne fuit pas elle te fixe toujours tu n’as pas bougé d’un cil
Elle cherche à t’impressionner par toute une série de bruits comiques elle souffle chuinte jappe elle veut t’intimider tu ne bouges toujours pas
Tu sais très bien faire ça ne pas bouger pendant longtemps
Et au-delà d’un certain temps elle va t’oublier
Car pour elle une créature qui ne bouge pas pendant longtemps disparaît tout simplement de la circulation
La chevrette t’a oublié parce que tu ne bouges plus et comme tu es arrivé contre le vent elle ne te sent pas tu n’es plus pour elle
Tu n’es plus pour elle qu’un détail de la forêt peut-être cet érable champêtre sous lequel tu ne bouges plus et que pour cette chevrette tu es devenu
L’érable champêtre n’est pas un arbre qui se donne en spectacle il a peu d’ambition comme toi si ce n’est celle de vivre et d’éviter les ennuis
Te transformer en érable champêtre tu aurais bien aimé y arriver plus tôt dans les premières périodes pénibles ou stupides de ta vie
Devant la haute porte fermée de l’école primaire Sainte-Jeanne d’Arc qui faillit si souvent devenir la grande porte de la fugue : disparu le gamin en retard à sa place un érable champêtre
Au-dessus du gouffre du cahier de calcul où les baignoires débordent où les trains n’arrivent jamais à l’heure où s’additionnent les retenues : plus personne juste un érable champêtre
Au tableau poésie à réciter par cœur (qu’est-ce que le cœur et la poésie ont à voir là-dedans ?) : hop un érable champêtre
Dommage qu’il ait fallu attendre quarante-six ans mais ça valait le coup quand même ô vaillante et ingénieuse petite chevrette !
Copyright : Orage-lagune-Express, 2006
00:00 Publié dans Estime-toi heureux | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Érable, forêt, poésie, chevrette, faon, littérature
12 octobre 2006
Dans l'automne flamboyant
La caissière est accablée ainsi que le pompiste la vendeuse la guichetière le manœuvre de l’industrie et du bâtiment le garçon de café le directeur la secrétaire le représentant tous accablés l’employé administratif le laveur de vitres tous ils vivent des journées grises dans l’automne flamboyant
La caissière vit des journées grises dans l’automne flamboyant
Tu n’y peux rien qu’une grande partie de la population laborieuse de l’hémisphère nord déprime au travail et passe à côté de l’automne flamboyant
Toi tu ne peux rien pour la caissière tu as écrit un poème tu pourrais lui en faire cadeau elle ne saurait pas quoi dire ni faire tu la gênerais dans l’accablement de sa journée la tête des autres clients encore un de ces dragueurs
Tu as écrit un poème cette nuit peut-être n’a-t-il aucune valeur peut-être n’est-ce même pas un poème ou alors juste un fragment de poème un éclat
Tu as tiré cet éclat de poème de la mine de la vie sociale du début du 21ème siècle
Cet éclat brut de poème est devenu un poème entier parce qu’il t’a subitement relié à l’automne flamboyant même s’il ne parle pas directement de la splendeur de cette journée grise pour la caissière flamboyante pour toi
Tu as écrit ce poème sans nécessité commerciale aucun éditeur ne te l’a commandé
Il s’agit donc d’un acte absurde dans le contexte socio-économique de ce début de 21ème siècle en pleine gueule de bois européenne en plein milieu d’une petite ville industrielle française des massifs boisés du Bugey dont la devise est “Improbo fabrum labore ascendit” (*)
Tu as écrit ce poème comme a crié l’effraie que tu entends le soir lorsque tu fumes un cigare sur le pas de ta porte face à la forêt toute proche
Tu as écrit comme a piaulé la buse variable qui plane au-dessus de la clairière
Tu planes disent-ils tu planes pensent tes amis vous planez pourrait te rétorquer la caissière qui vit des journées grises dans l’automne flamboyant et qui aurait plus besoin d’un jour de congé que d’un poème le pauvre voilà ce qu’il a fait de sa journée un poème il plane le pauvre si c’est pas malheureux à 46 ans
Oui tu planes parce qu’un poème de rien du tout suffit à te relier à l’automne flamboyant oui tu planes ton regard plane parce que tu as conduit l’auto de bon matin sur le chemin départemental qui grimpe à flanc de montagne jusqu’à la crête
Tu as garé l’auto près de la souche du sapin pectiné géant (225 ans plus de 4 mètres de tour plus de 40 mètres de haut couché par la tempête du 27 décembre 1999) tu as continué à pied sur la crête jusqu’au point de vue d’où ton regard plane
Depuis la crête tu planes tu vois
Tu vois tout en même temps depuis la crête tu vois la ville loin la caissière aux journées grises dans l’automne flamboyant ton poème écrit cette nuit même en écoutant le Divertimento on “Sellinger’s round” de Sir Michael Tippett, la Sinfonietta de Benjamin Britten et le cri de l’effraie
D’ici tu vois tout et tu entends tout en même temps planer et piauler la buse variable
Tu vois tu entends tu sens tout de l’automne flamboyant qui lui aussi te guette t’écoute te flaire car il le peut grâce à la forêt par l’intermédiaire d’un pic d’un sanglier d’un chevreuil d’un passereau gros comme une noix
(*) “Elle s’est élevée grâce au travail opiniâtre de ses habitants”
Copyright : Orage-Lagune-Express, 2006
11:32 Publié dans Estime-toi heureux | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : Poésie, forêt, sapin, Europe, tempête 1999, Tippett, Britten