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01 mars 2016

Carnet / De l’individu et de la collectivité

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Un décalage de plus avec mon époque : je suis friand de littérature autobiographique. La vie et les états d’âme d’une personne m’intéressent beaucoup plus que son travail et son éventuel engagement dans la société. Même si l’autobiographie comporte de la complaisance, des accommodements avec la réalité, j’estime que la manière dont quelqu’un raconte sa vie renseigne sur sa personnalité unique et son regard particulier sur le monde. Comment cette personne considère-t-elle son environnement ? Quelle attitude adopte-t-elle dans la vie ? Comment s’organise-t-elle dans le chaos de l’existence, comment arrive-t-elle à trouver de l’agrément, de l’intérêt à la vie ? Comment se débrouille-t-elle dans l’organisation de la vie matérielle ? Quelles relations parvient-elle à nouer ? Quels sont ses rêves, ses espoirs, ses renoncements ? Comment tout cela peut-il être comparé à ma propre vie et quel enseignement puis-je en tirer ? Comment quelqu’un devient-il lui-même ?

Cette dernière question revêt pour moi une importance cruciale car c’est à mon avis le sens premier de notre passage terrestre s’il y en a un, non pas ce que nous pouvons faire mais ce que nous pouvons être : probablement des ombres furtives mais certaines d’entre elles pouvant être plus contrastées que d’autres.

Animé par ces préoccupations récurrentes, je me suis procuré les Carnets d’Henry James dont Folio classique vient de sortir une édition. J’ai choisi de commencer ma lecture de ce fort volume par les carnets II et VII qui relèvent plus de l’autobiographie que les autres dans lesquels Henry James ouvre plutôt une fenêtre sur son « atelier d’écrivain » .

Ravage de la mobilité géographique professionnelle contrainte : de plus en plus d’individus et de couples se retrouvent isolés dans la région où ils ont trouvé un emploi le plus souvent précaire, ce qui les obligera à bouger de nouveau sans avoir eu le temps de créer des liens amicaux durables. Résultat : des personnes en difficulté au moindre mauvais coup du sort, notamment un ennui de santé. Pas de famille proche pour apporter de l’aide, une aide souvent élémentaire qui consiste simplement à apporter soutien moral, matériel et réconfort à l’occasion d’une hospitalisation. Si la famille est à des centaines de kilomètres, détruite ou inexistante, c’est l’angoisse de la solitude malgré le travail des assistants sociaux.

Cette réflexion me vient après un rapide échange ces derniers jours avec une personne dans ce cas. Je suis particulièrement sensible à cette problématique de la mobilité géographique professionnelle non choisie et de l’absence de famille parce que j’ai moi-même la double chance de choisir de rester chez moi et d’avoir une famille unie et aidante. La famille, lorsqu’elle fonctionne normalement, est le dernier rempart, l’ultime refuge lorsque la société devient hostile. Je peux même personnellement témoigner que la famille peut être un vrai contre-pouvoir même si les soixante-huitards la considéraient comme le lieu central de l’oppression et de l’ordre établi.

Or, on constate aujourd’hui que cette détestation de la famille caractéristique de la pensée contestataire de 1968 trouve un prolongement et un écho inattendus dans l’esprit des forces les plus réactionnaires de la société, notamment le patronat qui a tout intérêt à disposer d’un réservoir de plus en plus grand d’individus isolés et coupés de leur racines, bien plus vulnérables et corvéables que des personnes bien ancrées dans un environnement social et humain solidaire et structuré.

Finalement, le célèbre « famille je vous hais » des révolutionnaires d’antan peut aujourd’hui être repris en choeur avec profit par les représentants les plus conservateurs du nouvel ordre établi qui avance, comble de l’ironie, sous les masques de la modernité et de la réforme (suivez mon regard du côté d’El Khomri, Macron et consorts).

Jusqu’à une époque encore toute récente, la famille était le ciment de la société alors qu’aujourd’hui, la société semble de plus en plus trouver son intérêt à la détruire. Cette aberration nous prouve qu’en certaines circonstances, non contente de ne plus protéger ses membres, la société peut tout à fait les mettre en danger.

L’illustration la plus radicale d’un tel phénomène a été fournie par la première guerre mondiale durant laquelle le premier ennemi des soldats n’était pas les soldats du camp adverse mais leur propre pays, ainsi qu’on a pu le constater lors des épisodes les plus absurdes et terrifiants de ce conflit qui a fait dire au brave Anatole France : « on croit mourir pour la patrie et on meurt pour les industriels » . En ces temps où l’on commémore Verdun, gardons bien à l’esprit cette clairvoyance.

 

 

11 novembre 2014

Carnet / Du petit matin, du 11 novembre, de France Musique, des nouvelles Leçons de Morale et de la vie privée

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Pas besoin de gratter le pare-brise de la deuxième voiture qui couche dehors, le vent du sud a fait cadeau d’une nuit douce et humide. Effluves d’épicéa trempé, de mousse et de champignon. La chatte Linette se jette dans la ronde des dernières feuilles balayées par les courants d’air. Elle file se cacher dès que j’allume les phares. 

La route de Viry désormais risquée même à cette heure matinale (chauffards qui se croient tout seuls — c’est un pléonasme, j’en conviens — traversée d’animaux dérangés par la chasse, éboulements). Pain et croissants dans le halo jaune et bleuté d’une boulangerie du centre d’Oyonnax, en face du monument aux morts. Dans un quart d’heure, le stationnement sera interdit dans ce secteur pour cause de commémoration. Content de remonter chez moi à Viry avant le début de ce cirque.

J’ai une pensée pour mes lamentables années de presse locale au cours desquelles, je l’avoue, j’ai lâchement refilé les commémorations à des pigistes. Je ne suis pas contre les commémorations car oublier tous ces gamins à qui on a tout pris, en premier lieu leur vie et leur jeunesse, leurs joies, leurs amours, ce serait les tuer une seconde fois. Mais je pense que ces cérémonies devraient marquer des jours de deuil pour sortir à tout prix la guerre des esprits et non pas se répandre en ces kermesses radoteuses et sans recul historique.

Au lieu des bannières tricolores pavoisant les villes, ce sont des drapeaux noirs qu’on devrait déployer, pour que plus personne ne puisse oublier que dans cette immense escroquerie de la guerre, les vies de millions d’hommes ont été fauchées par les munitions fabriquées par leurs proches, leurs épouses, leurs collègues non mobilisés, leurs anciens chefs trop vieux pour partir à l’abattoir mais à la manœuvre dans les usines. Pendant que les chanteurs de variétoche à deux balles de l’époque voire les compositeurs officiels « contribuent à l’effort de guerre » par des chansons et des musiques de propagande, les affaires continuent. Pour les patrons d’industrie lourde, elles ne sont même jamais si florissantes. Voilà pourquoi vous mourrez, pauvres gars envoyés au front à coup de bottes de gendarmes dans le derrière. Même le vieux Anatole France l’a écrit : « On croit mourir pour la Patrie, on meurt pour des industriels. » carnet,note,journal,matin,petit matin,cafetière,croissant,pain,boulangerie,prairie-journal,écriture de soi,autobiographie,journal intime,11 novembre,morale,france musique,christian cottet-emard,radio,littérature,radio,viry,jura,franche comté,oyonnax,ain,rhône-alpes,france,europe,commémoration,centenaire 14-18,sdf,ordre établi,nouveau conformisme,engagement,vie privée,paix,sécurité,paix sociale,occident,individu,notion d'individu,anatole france,js bach,café,petit déjeuner

Aujourd’hui encore, après avoir connu l’après soixante-huit où les commémorations tricolores énervaient presque tout le monde, je suis déçu et inquiet du retour de ces effets de manche patriotiques, de cette façon de parler de la guerre au moyen de vieux clichés qu’on croyait définitivement ringardisés. Bien sûr, les journalistes, cette corporation que je n’aime décidément pas, sont les premiers à resservir cette soupe en osant encore parler de « morts au champ d’honneur » ainsi que je l’entends encore ce matin sur France Musique. 

Ah, je rêve d’une vraie radio musicale classique, sans parole, qui ne m’obligerait pas à éteindre le poste chaque fois qu’un énième bulletin « d’information » me rabâche ad nauseam, pendant que je bois mon café, le sempiternel conflit israélo-palestinien, le fanatisme religieux et les turpitudes des financiers et de leurs désormais valets, les élus du peuple. Je ne veux rien entendre d’autre que Bach en prenant mon petit déjeuner ! Si je m’intéressais au reste, j’irais sur France Inter et non pas sur France Musique !

De nos jours qui se paient de mots, j’entends déjà les objections et les reproches automatiquement suscités par mes propos. Depuis le temps qu’on me les ressort, ces mots de la Nouvelle Morale, du Nouvel Ordre établi, de la Moderne Bonne Conscience : l’engagement, le militantisme, la conviction, le bénévolat...

Je sais que c’est mal porté en ce moment, mais ma révolte n’est pas politique. Elle est tournée vers ce qui rétrécit, limite, réduit dans la vie personnelle. Le collectif m’ennuie, me stresse. Je ne m’y épanouis pas, je ne peux y tenir ma place. Pour moi, la plus belle invention de l’Occident est la notion d’individu et de vie privée. Cela peut paraître léger, immature de ma part mais l’engagement politique ou social m’est totalement étranger. Il y a déjà assez à faire dans le cercle privé. 

Je connais trop de gens qui se dévouent corps et âme pour des causes à l’autre bout de la planète et qui se désintéressent de leurs voisins voire de leurs proches, trop de gens qui ont une noble empathie pour tout le monde en général mais pour personne en particulier, et j’ai un dégoût spécial pour ce genre d’attitude. Telle est ma nature profonde et irréductible, quel que soit le prix à payer — et j’ai déjà beaucoup payé, et je paye encore pour cela. Je ne m’intéresserai à la politique que lorsque plus personne ne sera SDF et que sera institué un revenu minimum universel, seul garant de la paix sociale. Puisque nous vivons dans un monde où tout s’achète et se paye, achetons et payons la paix ! Ce sera toujours moins cher que si nous continuons ainsi...

Photos : - ma fidèle cafetière.

- Dans le sombre recoin d'une église de Lisbonne. (Photos © Christian Cottet-Emard)