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19 mai 2015

Carnet / Signer ou ne pas signer ?

carnet,note,journal,autobiographie,prairie journal,écriture de soi,édition,publication,diffusion,distribution,livre,littérature,blog littéraire de christian cottet-emard,éditinter,nykta,petite nuit,le pont du change,le grand variable,le club des pantouflards,tu écris toujours ?,dragon ange et pou,humour,chroniques,nouvelles,christian cottet-emard,salon,foire du livre,maisons d'édition,ventes,tirages,contratArrivé à une étape de mon parcours d’écriture et de publication (d'un simple point de vue chronologique), je suis amené à réfléchir au sujet des usages et des rapports entre les auteurs et les maisons d’édition qui ont considérablement évolué.

J’en veux pour preuve les anecdotes désabusées qui m’ont été rapportées par des auteurs que je connais personnellement ou avec qui j’ai conversé après une lecture ou une conférence. Ces récits qui proviennent d’auteurs débutants ou expérimentés dont le travail est reconnu et publié mais non inscrit dans une démarche commerciale aboutissant à des chiffres de vente spectaculaires s’avèrent souvent édifiants. L’un de ces témoignages me paraît non seulement révélateur des réalités éditoriales d’aujourd’hui mais encore digne d’être pris en compte au moment de prendre la décision de s’engager pour la première fois auprès d’un grand groupe d’édition.

Invité à une importante foire du livre régionale pour dédicacer ses livres publiés chez de petits éditeurs, un ami voit s’installer à la table voisine de la sienne une toute jeune femme à l’air morose. Elle dispose en piles un roman qu’elle a publié à l’enseigne d’une maison très connue. Mon ami la salue et la félicite d’être publiée si jeune sous un tel label, un compliment qui ne suscite de la part de la jeune romancière qu’une moue de lassitude, ce dont elle finit par s’expliquer.

Son histoire est assez triste. Elle a certes connu la joie du message téléphonique qui l’a informée de la décision du comité de lecture de la publier mais elle a vite déchanté. Les ventes n’ont apparemment pas été à la hauteur, le dossier de presse est plus que léger et elle a ensuite été livrée à elle-même pour continuer la promotion de son livre dans les salons, promotion à laquelle elle est pourtant tenue de participer selon les termes de son contrat. Lors d’une visite chez son éditeur, elle est reçue par des stagiaires qui doivent chercher laborieusement son dossier et qui lui demandent à plusieurs reprises de leur rappeler son nom. Après de longs mois de silence, elle reçoit la proposition d’acheter à un tarif réduit une partie du stock de ses propres ouvrages pour les distribuer elle-même dans les foires et salons !

À ce compte-là, elle pouvait tout aussi bien s’autoéditer car elle serait ainsi au moins propriétaire de ses droits. La voici donc commercialement « grillée » dans le petit milieu de l’édition où tout le monde se connaît avec un livre captif sur les bras et un seul lot de bien maigre consolation : le nom d’un grand éditeur dans sa bibliographie, ce qui, notons-le au passage, n’impressionne plus grand monde dans la presse et auprès des instances dévolues à l’attribution de bourses de création et autres aides financières aux auteurs en raison de l’inflation de livres morts nés comme le sien publiés à chaque nouvelle vague des trois rentrées littéraires annuelles.

Je précise que le récit de plusieurs histoires similaires, toutes inscrites dans le contexte de ce qu’on appelle la grande édition, m’est venu aux oreilles par d’autres canaux, à quelques semaines d’intervalle, ce qui ne peut manquer de faire réfléchir à deux fois, lorsqu’on est auteur, avant de concrétiser un projet de longue date sur lequel on a travaillé plusieurs années...

Le plus ennuyeux dans cette affaire n’est pas l’absence de succès, de reconnaissance ou de profit mais l’immobilisation des droits sur une œuvre. J’en ai moi-même fait l’expérience avec un essai mal publié qui est toujours officiellement disponible alors que l’éditeur n’en vend qu’un exemplaire de temps en temps et que je n’ai jamais eu un seul relevé de ventes depuis sa publication en 1997 ! Du coup, ce livre que je pourrais maintenant republier dans une édition plus soignée et augmentée de nouveaux documents se retrouve bloqué sans qu’un espoir de dénouement favorable ne se présente avant longtemps. C’est dire si je suis aujourd’hui devenu circonspect en cas de projet avec un éditeur qui n’est pas un ami ou une connaissance rapprochée...

En discutant il y a deux ans avec un poète publié par une grande maison à qui j’avouais mon inquiétude de confier un manuscrit à des inconnus, j’ai appris qu’il vendait à peine plus que s’il était publié par un petit éditeur et que ses recueils de poèmes n’avaient presque pas de presse. Sa seule consolation était la collection renommée qui accueillait quelques uns de ses titres. Un livre estampillé d’un label éditorial prestigieux constitue certes une gratification pour un auteur mais cela peut-il suffire ? Bien évidemment non. De nos jours, la publication chez un éditeur connu ne garantit plus une diffusion et une distribution conséquentes. Ainsi que me le faisait remarquer un autre ami poète, s’il s’agit de vendre trois cents exemplaires, nous sommes un certain nombre à savoir faire cela nous-mêmes !

En recueillant ces témoignages, je me dis que j’ai quant à moi de la chance. Mes livres ont été publiés par de petits éditeurs et pour plusieurs d’entre eux, je n’ai pas à me plaindre des retombées. Éditinter m’a permis de publier dans une édition très soignée Le Grand Variable dont aucun grand éditeur n’aurait voulu parce que l’ouvrage n’appartient pas à un genre défini. En accueillant mon faux polar, Le Club des Pantouflards, la collection Petite Nuit chez Nykta m’a permis de bénéficier d’une bourse conséquente du Centre National du Livre. Quant aux éditions du Pont du Change, la relation de confiance, le soin de la réalisation et la diffusion ciblée mais efficace ont offert à deux de mes ouvrages une visibilité qu’atteignent difficilement de nos jours les textes humoristiques.

Me voici aujourd’hui à un tournant avec des décisions à prendre pour l’édition de mes prochains livres, ce que j’apprécie modérément car j’ai toujours préféré me laisser porter par le courant. Une chose est certaine, en ce domaine comme dans bien d’autres, nous ne vivons plus dans le même monde et il est fortement conseillé aux auteurs de s’en apercevoir. 

15 juin 2012

Carnet de ma petite cuisine

Du numérique.

Je fais partie des 350 auteurs qui ont répondu au questionnaire « Auteurs et numérique » de l’ARALD (Agence Rhône-Alpes pour le Livre et la Documentation), je fais partie des milliers de lecteurs qui ont lu le dossier de Télérama consacré au même sujet et je me demande pourquoi on s’excite tant sur cette question. Qui a peur du numérique ? Malgré tout le bien que je pense du numérique, je ne crois pas que les auteurs pourront en attendre de grands bouleversements. La majorité d’entre eux, celles et ceux qui ne vivent pas de leur plume, continueront de publier comme ils peuvent et d’être mal ou presque pas payés. Pour la minorité des auteurs à gros tirages, le numérique donnera lieu à quelques aménagements de contrats qui permettront aux éditeurs lucides de calmer les ardeurs des quelques fortes têtes éventuellement tentées par l’autoédition (en théorie, le numérique peut permettre de se passer de cet intermédiaire entre l’auteur et le lecteur qu’est l’éditeur). La vraie question pour un auteur me paraît plutôt celle-ci : quel est mon objectif ? Chaque auteur a sans doute sa réponse, la plus commune étant tout simplement d’être gratifié de quelques lecteurs, même peu nombreux, ce qui me paraît suffisant pour être un auteur heureux.

De l’envoi spontané d’un manuscrit.

Depuis que j’estime avoir atteint un point d’équilibre entre le contenu de mes histoires et le style qui me paraît le plus adapté pour les raconter, je n’ai effectué que très peu d’envois spontanés de manuscrits à des maisons d’édition. Les récentes affaires de plagiat (je parle de plagiat de manuscrits) m’ont inquiété.
Cela ne m’a pas empêché de publier presque tout ce que j’ai écrit dans une forme sinon définitive, du moins arrêtée, jusqu’à aujourd’hui. Parmi les ouvrages que je mets en avant dans ma bibliographie résumée, seul le Grand Variable a été publié à la suite d’un envoi spontané chez Éditinter en 2002. L’éditeur Robert Dadillon (que je n’ai jamais rencontré et avec qui je n’ai jamais parlé au téléphone) m’avait publié en me précisant dans une lettre qu’il m’avait lu dans de petites revues. Pour le Club des pantouflards, j’avais accepté la proposition du regretté Claude-Jean Poignant qui était venu me voir sur le stand d’un salon du livre auquel je participais et qui m’avait expliqué ce qu’il attendait pour la collection Petite Nuit qu’il animait avec France Baron à l'enseigne des éditions Nykta. En ce qui concerne mes chroniques humoristiques publiées dans le défunt Magazine des Livres et dont une sélection a été réunie en volume sous le titre Tu écris toujours ? aux éditions le Pont du Change, le projet m’a été proposé en toute simplicité lors d’une conversation avec Jean-Jacques Nuel qui choisissait les premiers titres de sa maison d’édition, le Pont du Change. Le Pont du Change me publie à nouveau (un recueil de trois nouvelles burlesques dont la sortie est prévue pour septembre/octobre.) Les trois exemples que je viens de citer concernent des ouvrages en prose.
Récemment, quelqu’un qui a trouvé un de mes recueils de poèmes dans une bibliothèque m’a demandé si j’avais cessé d’écrire de la poésie et si tel n’était pas le cas, pourquoi je semblais avoir renoncé à en publier. Je ne m’attendais pas à cette question. Ces dernières années, je me concentre sur mes « chantiers » en prose car les opportunités de publication sont plus nombreuses, même s’il faut faire le tri et ne travailler qu’avec des personnes de confiance. La poésie, c’est un tout autre problème. Au début de cette année, j’ai discuté avec un poète qui publie souvent chez Gallimard. « Cela existe-t-il encore, des gens qui envoient des poèmes par la poste chez Gallimard ? » lui ai-je demandé tandis qu’il me répondait par l’affirmative en ajoutant : « vous savez, les petits éditeurs de poésie, on casse la croûte et on boit un verre avec eux, on fait des soirées, mais après... » J’ai trouvé cette réponse non seulement amusante mais encore assez proche de quelques expériences vécues au début des années 1990 lorsque me tentait encore la publication de poèmes dans de petites revues et maisons d’éditions le plus souvent associatives dont je ne remets globalement pas en cause la qualité et le travail mais au sein desquelles il était fréquent pour un auteur de se trouver confronté à deux problèmes en particulier : un comité de lecture trop nombreux qui finit par sélectionner les manuscrits qui plairont au plus grand nombre, ce qui se traduit souvent par le rejet automatique des textes trop originaux, ou un décideur solitaire qui exclut tout ce qu’il ne juge pas conforme à « ce qu’il attend » , à « ce qu’il recherche » , ainsi qu’il le stipule dans ses lettres de refus. À choisir, personnellement, je préfère encore le deuxième cas de figure (encore que le risque soit grand pour que nombre d’auteurs finissent de ce fait par être tentés de calibrer leurs textes, ainsi qu’on le constate dans des catalogues alignant des poètes qui semblent tous avoir écrit le même livre). Fort de cette constatation et, comme je l’ai précédemment précisé, j’ai privilégié la publication de mes ouvrages en prose, continuant à écrire de la poésie sans déployer d’efforts soutenus pour la publier, à l’exception de quelques plaquettes hors commerce à usage presque privé.
Désormais, les techniques d’impression à la demande, les blogs et le numérique (j’y reviens) ont un peu changé la donne. Tout en reconnaissant, je le répète, la qualité de nombreuses petites revues et structures d’édition ou de microédition encore en activité, je ne me sens plus guère motivé pour effectuer des envois spontanés de poèmes pour lesquels l’éventuelle décision de publication prendra des mois voire des années en raison de la faible périodicité et de la fragilité financière chronique de ces supports. Et je ne parle pas des blogs sur lesquels on peut mettre des textes en lecture tout de suite, avec toutes les illustrations qu’on veut ! Pour ne citer qu’un exemple, j’ai encore en mémoire cette petite revue à laquelle j’avais envoyé un long texte à la fin des années 90 et dont j’ai appris la publication par le plus grand des hasards six mois ou un an après, si je me souviens bien !
Si nous parlons maintenant de ce qui fâche, c’est-à-dire de diffusion et de vente, il faut bien se résoudre au constat suivant : aujourd’hui, tout poète un peu pragmatique (oui, ça existe !) est en mesure de donner lui-même à ses textes en les autoéditant et en ayant recours à un prestataire bien choisi d’impression à la demande une diffusion égale voire supérieure à ce que peut lui offrir une petite revue ou un micro éditeur, surtout si ce dernier, comme c’est parfois encore le cas (on croit rêver) est allergique à internet.
Quant à moi, n’étant pas encore tenté par l’autoédition de ma poésie parce que j’ai autre chose à faire dans le domaine du roman et de la nouvelle, je reste dans l’expectative et je m’en tiens à ma plus fréquente stratégie dans l'édition comme dans la vie : « dans le doute, abstiens-toi. »

27 octobre 2006

Avec le bonjour d'Effron Nuvem (Comment j'ai écrit et publié Le Club des pantouflards)

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À quelques maisons de la mienne, habite mon voisin qui pratique le chant choral et l’humour anglais. Nous nous saluons dimanche en ville : “ah, j’oubliais, me dit-il d’une voix neutre avant de s’éloigner, vous avez le bonjour d’Effron Nuvem.” Effron Nuvem est l’anti-héros du dernier livre que j’ai commis, "Le Club des pantouflards" (éditions Nykta). La librairie et la maison de la presse de ma ville ont bien mis l’ouvrage en évidence ainsi que les journaux locaux. Voici donc Effron Nuvem lâché dans la nature après sa naissance hasardeuse.

Comme beaucoup de personnages de roman, Effron Nuvem naît d’oiseuses rêveries. Pour autant que je me souvienne, en chemin vers le bureau, un matin d’automne 2002, je revois sa silhouette sortir d’une nappe de brouillard et y retourner presque aussitôt. Je pense à lui dans la journée. Pourquoi ? Je ne sais. Peut-être ai-je envie de disparaître moi aussi dans le brouillard au lieu d’attendre l’heure de la sortie. Toujours est-il que je note son passage sur une paperasse intitulée “Direction de l’administration du personnel”.

Le soir même, sous la lampe en pâte de verre bleue d’un autre bureau, le mien, Effron Nuvem encore à l’état de silhouette enjambe la paperasse “Direction de l’administration du personnel” pour continuer son chemin au verso d’une vieille enveloppe kraft d’où il saute tout droit dans les pages d’un volume à la couverture illustrée de perroquets intitulé sur la tranche “Cahier de coloriages et de découpages”. Durant ses premières pérégrinations, un X suffit à le désigner et rien ne le prédispose encore à un destin d’anti-héros de faux polar. Car Le Club des pantouflards n’est pas, loin s’en faut, un polar dans la pure tradition.

Plusieurs personnes sont à l’origine du basculement de celui qui ne s’appelle pas encore Effron Nuvem dans les marges de la littérature policière. La première est Marie-Ella Stellfeld qui, à l’époque, travaille à “L’Homme aux oreilles de jazz”, un polar dont l’action se situe dans ma ville, Oyonnax, et qu’elle publiera en 2003 aux éditions Nykta. Elle me suggère de proposer un texte adapté à cette collection de petits polars qui doivent avoir pour cadre une ville où vit l’auteur ou avec laquelle il a des liens. Malgré l’attrait de cette collection de poche joliment nommée “Petite nuit”, je renonce en raison des contraintes de genre et de format. L’ombre irréelle du futur Effron Nuvem n’a pas fini d’errer entre brouillard et papier !

Mais voici qu’à l’automne 2004, l’écrivain Claude-Jean Poignant qui anime avec France Baron les éditions Nykta, vient interrompre ma sieste derrière mon stand au salon du livre d’Attignat dans l’Ain. Il me propose de collaborer à la collection et je lui réponds que je risque de ne pas y arriver mais que je peux toujours essayer. De retour du salon, je contemple avec envie les polars “Petite nuit” déjà en ma possession et je décide de partir à la recherche de cette silhouette surgie des brouillards d’automne dont les traces se limitent à quelques pattes de mouches courant sur des papiers en désordre.

En écoutant les sonates pour orgue de Paul Hindemith, mon esprit crée un lien entre une idée de nouvelle qui m’était venue sur le thème de notre dépendance aux cartes bancaires et une envie d’écrire dans la tonalité de sombres ambiances provinciales. Et comme il faut un crime, je l’assortirai d’une machination, histoire d’être plus convaincant car j’ai toujours beaucoup de mal à tuer mes personnages (les gens sont-ils si importants qu’on ait besoin de les assassiner ?).

Le destin de l’homme des brouillards commence à se préciser. Je ne sais pas encore s’il sera du côté des victimes ou des bourreaux. Pourquoi pas des deux côtés ? Maintenant, il va falloir lui donner un nom, un passé (à défaut d’un futur), une identité sociale. Je ne suis pas sorti de l’auberge. Et tout cela en moins de cent pages. J’allais oublier la principale contrainte : le cadre, la ville. Il en faut une qui ait un lien avec l’auteur et avec la géographie de la collection qui comprend dix titres par région ou département.

Dans l’Ain, Oyonnax et Nantua (ma zone de vie) sont pris. Je me lance sur Bellegarde-sur-Valserine (ambiance polar cafardeux assurée), sachant qu’il ne reste plus qu’un ou deux titres à publier pour boucler la collection de l’Ain. Avec la publication de “La Bresse dans les pédales” de l’ami Roland Fuentès qui s’est attaqué à Polliat, il ne reste qu’une place. Le temps que je me décide à envoyer le tapuscrit, le dernier bastion de l’Ain est occupé par Jean-François Dupont qui signe “Par temps de neige” à Ambérieu.

France Baron et Claude-Jean Poignant qui viennent de planter le drapeau à la petite lune bleue de leur maison d’édition sur le Rhône me proposent d’y décaler mon histoire, sachant qu’un premier commando d’auteurs a déjà investi la capitale des Gaules. Parmi eux, Max Levrat qui signe le premier titre “Distribution gratuite”. J’opte donc pour un contournement de la colline de Fourvière (avec sa basilique en forme d’éléphant sur le dos) avec discret franchissement de la Saône par le pont Masaryk, direction Vaise où j’envoie bivouaquer mon agent des brouillards encore affublé de la lettre X dans les pages de mes brouillons.

Il mène dans ce faubourg que j’ai moi-même hanté pour raisons économiques la vie des victimes d’un libéralisme de plus en plus sauvage. Passer de Bellegarde-sur-Valserine à Lyon-Vaise m’oblige à retravailler les cadrages mais pas l’atmosphère tant la chronique gueule de bois de l’après Trente Glorieuses s’y entend à contaminer le moral de nos belles provinces à grandes lampées de friches industrielles et de régression sociale.

Le sort en est jeté, c’est en chomdu (chômeur de longue durée) que va enfin s’incarner l’ombre née du brouillard et c’est moi, salaud d’auteur, qui vais faire basculer son tristounet train-train dans l’effroi. Effroi, cela sonne comme Effron, prénom qu’on rencontre parfois dans la littérature russe. J’en conviens, cela ne donne guère plus de consistance au personnage, ce qui est normal puisque cet infortuné Effron est socialement inconsistant. Il ne fait que passer tel un nuage et le mot “nuage” m’évoque immédiatement la traduction portugaise d’un des mes recueils de poèmes dans laquelle “nuage” s’écrit “nuvem”. Bienvenue dans ce monde cruel, Effron Nuvem ! Et tant pis pour les lecteurs et journalistes qui ont gaspillé quelques minutes de leur temps précieux à chercher l’anagramme !

Reste à savoir, ainsi oint de l’élixir de la fiction, si Effron Nuvem va réussir sa nouvelle mutation, c'est-à-dire passer des pattes de mouches aux polices de caractères, du pelure de mes brouillons au bouffant de l’édition. La réponse arrive à la mi-juin 2006 par la poste avec mes exemplaires d’auteur que je découvre en prenant mon petit déjeuner devant mes pivoines. Tant mieux pour moi, tant pis pour Effron Nuvem !