Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21 octobre 2021

Carnet / Sauvetage

Dans un carnet de mai dernier, j’évoquais le sujet du rangement de la bibliothèque et de ses conséquences (choix rigoureux, sacrifices, renoncements, purges, ventes, destructions, mises à l’écart, mais parfois quelques sauvetages) !

carnet,note,journal,lectures,blog littéraire de christian cottet-emard,antonio tabucchi,récits avec figures,valerio adami,les règles du montage,édition,gallimard,plon,christian cottet-emard,bibliothèque,rayonnages,livres,littérature,peinture

À la fin des années 80, j’avais acheté un livre du peintre Valerio Adami que je commençais à découvrir et que j’apprécie de plus en plus parce qu’il est ce que j’appellerais peut-être à tort un peintre littéraire. Il s’agissait de Les règles du montage, un ouvrage paru dans la collection Carnets des éditions Plon. À l’époque, je n’avais pas réussi à entrer dans ce recueil, peut-être parce que j’étais trop jeune ou immature. Les rencontres avec les livres sont comme les rencontres avec les gens, elles doivent se produire au bon moment, ce que je pressentais sans en avoir la certitude comme aujourd’hui. J’ai donc conservé ce livre depuis tout ce temps, j’ai même essayé de le relire plusieurs fois, sans succès. À chaque fois, je le trouvais un peu affecté, snob comme l’étaient souvent les livres publiés dans les années 80, période de snobisme par excellence. Lors de la récente purge de ma bibliothèque, je venais donc de le jeter dans un sac destiné aux vendeurs de livres d’occasion lorsque, ces derniers jours, l’achat de Récits avec figures, un recueil de textes d’Antonio Tabucchi, un des rares écrivains dont j’ai lu presque tous les ouvrages, m’a ramené devant les yeux les compositions de Valerio Adami.

carnet,note,journal,lectures,blog littéraire de christian cottet-emard,antonio tabucchi,récits avec figures,valerio adami,les règles du montage,édition,gallimard,plon,christian cottet-emard,bibliothèque,rayonnages,livres,littérature,peinture

La couverture de ce livre est un détail d’une de ses œuvres, une sérigraphie intitulée Écrits de l’éphémère. Récits avec figures reproduit aussi, de Valerio Adami, un Portrait d’Antonio Tabucchi (2000), Le Minotaure (1996) et L’heure du sommeil de l’enfant (1993). 

Quant à la couverture du recueil de Valerio Adami, Les règles du montage, elle reproduit un détail d’une œuvre intitulée Ascension (1984), ce qui m’a conduit à le récupérer in extremis et, une fois encore, à tenter de le lire d’un œil différent si je m’en montre capable. Dans la foulée, j’ai consulté sur internet une vidéo dans laquelle Valerio Adami s’exprime d’une manière qui m’encourage à persévérer dans l’exploration tardive de son œuvre et, probablement, à réintégrer son recueil de carnets dans mes rayonnages où les places sont désormais devenues si rares et si chères !

 

16 octobre 2021

Carnet / De la figure du chef (notes)

carnet,note,journal,christian cottet-emard,autorité,chef,pouvoir,oyonnax,ain,rhône alpes,haut bugey,blog littéraire de christian cottet-emard,lectures,jeunesse,anarchisme,lumières,despotisme éclairé,monarque,max stirner,l'unique et sa propriété,individualisme,anarchisme individualiste,figures locales oyonnax,frédéric ii de prusse,catherine ii de russie,voltaire,orchestre d'harmonie,lyre industrielle oyonnax,violonisteBien sûr, l’idéal ce serait : pas de chef ! C’est ce que je pensais au lycée lorsque j’ouvrais les livres des théoriciens de l’anarchisme. J’ai consacré beaucoup de temps à ces lectures mais plus que des convictions politiques (j’avais déjà à cette époque une tournure d’esprit individualiste et conservatrice, ce qui n’est pas rare chez les adolescents), j’en ai surtout retenu leur art du concept et de l’énonciation. À défaut de m’apprendre à penser, ils ont contribué, même lus en traduction, à m’apprendre à écrire. 
Les grands penseurs anarchistes sont des orfèvres de la langue écrite et ils y sont obligés pour décrire une société qu’ils appellent de leurs vœux mais qui ne peut exister que dans le laboratoire de leurs constructions théoriques, comme c’est notamment le cas pour ma toquade de jeunesse, Max Stirner, l’auteur de L’Unique et sa propriété. 
Sous les yeux inquiets de mes parents, surtout de mon père et de mon grand-père, je suis allé assez loin dans mon exploration, au point de m’abonner à un journal de la Fédération anarchiste qu’on pouvait trouver à la maison de la presse d’Oyonnax. J’avais même discuté un peu avec une de leurs figures locales, un vieux monsieur sec comme un bout de bois et bien sûr toujours vêtu de noir. Il était aussi violoniste à la Lyre industrielle d’Oyonnax qui fut d’abord un orchestre d’harmonie avant d’intégrer des pupitres de violon. 
Quant au frère du vieil anarchiste violoniste, c’était une autre figure locale dont la spécialité était de se promener tout nu dans la forêt, non par vice exhibitionniste mais par conviction écologique mêlant retour aux sources et mythe du bon sauvage, ce qui le conduisit à se définir lui-même comme pré-animal. Il se faisait appeler le Serfin (je ne suis pas certain de l’orthographe). Pendant les beaux jours, il séjournait dans une cabane au milieu des bois où il pouvait rêver à un monde sans chefs. 
Mon souvenir de ces deux personnages et de bien d’autres plus ou moins excentriques partageant la défiance à l’encontre de la figure du chef ne me visite pas en ce moment par hasard, lorsque s’exerce en un triste consentement non pas l’autorité mais son mauvais jumeau, le pouvoir. 
Le bon chef use de l’autorité, le mauvais seulement du pouvoir. Le bon chef s’appuie sur la meilleure part de ceux qu’il dirige, le mauvais sur la pire, et comme l’ordinaire de la troupe oscille entre les deux... Le bon chef rassemble parce qu’il est fort, le mauvais divise parce qu’il est faible. 
Un exemple frappant nous en est fourni en ces temps troubles par cette possibilité donnée à un individu mineur d’être vacciné avec le consentement d’un seul de ses parents. Pour les couples en discorde qui s’affrontent par l’intermédiaire de leurs enfants, cette disposition légale est d’une incroyable perversité, à l’image de l’action d’un mauvais chef et de la négativité du pouvoir qu’il cultive sur le terreau empoisonné du conflit et de la division. Toute société ainsi dirigée n’a aucun avenir, l’Histoire l’a montré.
Le pouvoir actuel se réfère avec duplicité aux Lumières dont il ne semble retenir qu’une forme culturellement appauvrie de despotisme éclairé. N’est pas Frédéric II de Prusse ou Catherine II de Russie qui veut. Si Voltaire revenait pour conseiller le monarque actuel, il s’arracherait la perruque en mesurant l’ampleur et probablement l’impossibilité de la tâche.

 

 

25 avril 2019

Jean-Jacques Nuel, Une saison avec Dieu, éditions Le Pont du Change, 2019. 130 p. 14 €.

Une formidable évocation de l'univers citadin des années 70 à travers le prisme d'un étudiant en lettres qui voit arriver dans son humble et précaire logement le plus improbable des colocataires.

jean-jacques nuel,une saison avec dieu,éditions le pont du change,humour,spiritualité,dieu,lyon,hôtel-dieu,colocation,études de lettres,étudiant,université,faculté de lettres modernes,années 70,lyon rue de l'épée,souvenirs lyonnais,blog l'annexe,journal d'un mégalo,éditions cactus inébranlable,aphorismes,littérature,récit,blog littéraire de christian cottet-emard,lectures,notes de lecture

Lyon, hiver 1973, trois mois à priori peu propices aux miracles pour un étudiant en lettres évoluant entre la faculté, sa piaule rue de l’Épée, les cinémas sans confort et les cafés embrumés au tabac brun.

C’est au dernier étage de l’immeuble que se présente sur le palier un colocataire certes humble d’apparence mais bienvenu pour le partage du loyer. Débute une harmonieuse cohabitation. Ce serait bien le minimum car, je vous le donne en mille, ce colocataire c’est... Oui, c’est bien Lui ! Et n’allons pas dire que le narrateur a fumé la moquette car on n’en trouve pas souvent dans une cambuse d’étudiant en 1973.     

Qui est Dieu ? Personne ne peut le savoir, donc pas la peine de se poser la question estiment les agnostiques. Mais l’auteur n’entre pas dans ces considérations, il écrit cette drôle d’histoire sur un registre bien plus surprenant. Où l’on aurait pu s’attendre à un énième Dieu existe, je l’ai rencontré, un écrivain tel que Jean-Jacques Nuel ne pouvait que frapper beaucoup plus fort : Dieu existe, j’ai été son colocataire ! Un sens de la formule qu’on retrouve évidemment concentré dans son recueil d’aphorismes Journal d’un mégalo paru aux éditions Cactus inébranlable.

Aucune trace de mégalomanie dans Une saison avec Dieu. Dosant subtilement un humour léger, une touche d’autobiographie et une spiritualité plus profonde qu’il n’y paraît, Jean-Jacques Nuel préfère évoquer non pas la nature du divin mais sa manière de se manifester avec indulgence, bienveillance et, il faut bien le dire, un certain détachement contemplatif dans le quotidien pâlot ou tourmenté d’un humain comme vous et moi. 

Et le narrateur de constater à propos de son colocataire en principe Tout Puissant mais surtout amical et toujours prompt à rendre service : Je pouvais compter sur Dieu. Franchement, si tout le monde était comme lui, la vie sur terre deviendrait un vrai paradis. (!)   

Ne fuyez pas, lecteurs et lectrices rétifs à la dévotion ! Ce n’est pas du tout le sujet de ce récit parfois mélancolique, parfois ironique et cinglant, souvent poétique, mais où chaque mot est toujours pesé, notamment lorsqu’il s’agit de décocher quelques belles flèches à l’enseignement des lettres à l’université sous l’emprise des théories à la mode de l’époque.   

Lu sur manuscrit et relu dès sa parution, Une saison avec Dieu est à mon avis le meilleur récit paru cette année. Un vrai tour de force d’équilibriste consistant à faire tenir debout une histoire énorme avec une économie de moyens qui est la marque de fabrique de Jean-Jacques Nuel à propos de qui je ne peux résister au plaisir de préciser qu'il est né à l'Hôtel-Dieu !

Ce livre est aussi une pépite pour les lyonnais qui aiment leur ville et pour ceux qui l'ont connue à l’aube de ses grandes transformations pour le meilleur et pour le pire car on y lit en filigrane une méditation poétique sur le temps : Entre le présent et le passé s’intercale une sorte de vitre trouble et couverte de poussière.

Et Dieu dans tout ça ? Serge Gainsbourg le chantait en fumeur de havanes, Jean-Jacques Nuel l'évoque en fumeur de Gitanes. Pour vous faire votre idée, lisez Une saison avec Dieu !