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12 juillet 2011

Carnet des personnages

roman,littérature,nouvelle,personnage,fiction,le grand variable,éditions éditinter,manuscrit,tapuscrit,publication,auteur,écrivain,narration,angle,christian cottet-emardSi j’arrive à ne pas trop me disperser dans la contemplation de ce bel été, si j’arrive à me concentrer et à me discipliner un peu, à manger plus léger, à moins fumer de cigares et à dormir avec plus de régularité, les ombres qu’ils sont encore pourront bientôt cheminer vers le jour.
Pour l’heure, ils s’impatientent et me le font savoir, y compris ceux qui reviennent comme l’enseigne de vaisseau Mhorn et son encombrant ami, le brocanteur Marius le Bernois. Ils croiseront les chemins d’Helga, la jeune mariée qui a mal aux pieds, de Louis pour qui le monde va trop vite, et d’Andrade dérangé dans sa bibliothèque par une jeune fille nostalgique de grandes fêtes sous la lune.

17 mai 2011

Puisqu'on continue de me demander si j'écris toujours,

sans doute à cause de la lenteur de mon rythme de publication, je remets en ligne ces réponses aux questions de Jean-Jacques Nuel. Bien que datant de 2007, cette conversation est encore à peu près d'actualité, du moins de mon actualité. Et puis, cela m'évitera de me répéter, ce qui est aussi fatigant pour moi que pour les autres.

 JJN Après un premier roman remarqué (Le club des pantouflards, chez Nykta), tu écris toujours ?,feuilleton,christian cottet-emard,jean-jacques nuel,éditions le pont du change,le magazine des livres,entretien,lyon,paris,édition,presse,écriture,littérature,publication,nouvelle,roman,poésiemélange détonnant d'humour et de fantastique, quels sont tes projets romanesques ?

CCE En dehors des nouvelles qu'il faut écrire très vite au moment où s'en imposent les sujets, je travaille toujours sur plusieurs chantiers romanesques. Une série de courts romans dans la lignée du Club des pantouflards puisqu'on m'encourage à poursuivre dans cette voie, un roman dont les chapitres sont constitués de nouvelles qui peuvent se lire séparément et un roman humoristique pour me détendre. Je serais très fier de réussir un vrai roman d'humour. Je suis sur certains chantiers depuis des années et depuis quelques mois seulement sur d'autres. Ayant bénéficié d'une bourse du Centre National du Livre, je me concentre sur le projet que j'ai présenté pour l'obtenir (la série dans la lignée du Club des pantouflards).
Ainsi résumé, tout cela a l'air de partir dans tous les sens mais il existe une véritable unité. Je me sens un peu comme un organiste qui cherche le bon registre. Dès lors, j'accélère un chantier ou un autre en fonction des opportunités de publication qui peuvent se présenter.

JJN La poésie reste l'un de tes modes d'expression privilégiés, et constants dans le temps. Mais par ailleurs, tu écris des nouvelles, des romans, des proses courtes. Prose, poésie, comment coexistent ces deux écritures en toi ?

CCE Je ne suis pas dans le même état psychique et physique selon que j'écris de la prose ou de la poésie. C'est un rapport au monde complètement différent. Mais il peut arriver que ces deux écritures se rapprochent, comme deux rivières allant vers leur confluent. Cela s'est manifesté lorsque j'ai écrittu écris toujours ?,feuilleton,christian cottet-emard,jean-jacques nuel,éditions le pont du change,le magazine des livres,entretien,lyon,paris,édition,presse,écriture,littérature,publication,nouvelle,roman,poésie Le Grand variable, (éditions Éditinter, épuisé) expérience au cours de laquelle prose et poésie semblaient vouloir s'aimanter sans cesse. De toute façon, même si je travaille en priorité sur mes chantiers romanesques pour être lu, je reviens toujours, pour le plaisir, à la poésie car elle est le seul espace de liberté qui reste, non seulement en raison de sa désormais totale déconnexion du « marché » de l'édition mais aussi en raison de l'effritement de toutes ses règles. La poésie est aujourd'hui un merveilleux champ de ruines où tout peut recommencer.

JJN Il me semble remarquer une évolution de ta poésie, vers des thèmes plus proches du quotidien. Ressens-tu aussi une évolution, et quels sont les auteurs qui t'influencent ?

CCE Lorsque j'ai commencé à publier de la poésie dans des revues, dans les années 1980, j'étais un jeune homme svelte et j'écrivais des poèmes sveltes. Je recherchais surtout la fluidité, la musicalité, qui ont fini par brider mon expression poétique. J'ai regretté toute ma vie de n'avoir pas pu devenir musicien, compositeur. J'ai dû attendre de franchir la quarantaine pour accepter l'idée que la poésie ne pouvait rivaliser avec la musique. Quant au quotidien qui me pose problème en permanence, je ne me serais jamais autorisé à lui ouvrir la porte de ma poésie. Résultat des courses, je ne suis plus tout à fait un jeune homme svelte, je ne serai jamais compositeur et le quotidien, ce grossier personnage à qui je refusais d'ouvrir la porte, est entré par la fenêtre. Alors, je tente aujourd'hui d'incorporer des éléments du quotidien dans des vers très longs, étiolés, qui s'étendent jusqu'à former de petites sections de prose. Au début de cette expérience, je trouvais le résultat très laid d'un point de vue visuel, typographique, mais l'effet parodique, décalé (c'est le cas de le dire) me plaît bien. Je ne souhaite pas pour autant rentrer dans le rang des poètes du quotidien car cela signifierait, au moins pour moi, que ce quotidien ennemi de tout élan vital et créatif aurait gagné la guerre ! Ce que j'essaie de faire avec cet adversaire sournois, c'est de le jeter dans de longs textes où, bien malmené, ballotté comme un galet ou du bois mort dans un torrent, il pourra peut-être de nouveau faire sens (car le quotidien tel que nous le subissons et tel qu'il est célébré par des poètes au ras des pâquerettes n'a, à mon avis, pas beaucoup d'intérêt). Je creuse aujourd'hui ce sillon mais je ne sais pas si l'on peut parler d¹une évolution. Ce n'est peut-être rien d'autre qu'un mouvement d'humeur, une réaction contre les crises de formalisme stérile qui conduisent régulièrement, depuis les années 1970 la poésie, notamment la poésie française, dans des impasses. Pour échapper à cette atmosphère confinée, je puise de grands bols d'air chez Breton, Borgès, Auden, Ungaretti, Carver, Pessoa, mais aussi dans la poésie portugaise contemporaine dont l'anthologie parue dans la collection Poésie / Gallimard souligne l'étonnante vitalité.

JJN Dans ton feuilleton « Tu écris toujours ? », tu écris toujours ?,feuilleton,christian cottet-emard,jean-jacques nuel,éditions le pont du change,le magazine des livres,entretien,lyon,paris,édition,presse,écriture,littérature,publication,nouvelle,roman,poésiedont certains extraits paraissent dans Le magazine des livres, tu te mets en scène avec une part d'autodérision, cultivant un regard mi-désabusé mi-ironique sur le monde de l'édition et sur les auteurs. Que penses-tu de la comédie littéraire qui se joue chaque année, entre la rentrée, les prix et les transferts d'auteurs ?

CCE « Tu écris toujours » est un petit divertissement. Rien ne m'horripile autant que l'esprit de sérieux. « Toujours trop sérieux n'est pas très sérieux » disait le grand auteur africain Amadou Hampâté Bâ. Or, la société tout entière plonge à nouveau dans l'esprit de sérieux et le monde des Lettres n'échappe pas à cette nouvelle crise de solennité. Beaucoup d'auteurs cherchent à se prévaloir de « professionnalisme », sans doute par peur d'être exclus du grand bazar de l'édition. Je peux comprendre cette angoisse de ne pas être intégré à un système qui pousse à rouler les mécaniques mais j'ai toujours pensé qu'un artiste, en particulier un écrivain, est précisément le contraire d'un professionnel. Ce cirque autour de la rentrée littéraire, des prix et des transferts d'auteurs, ça sent l'industrie, l'entreprise, le chiffre, toutes choses qui ne concernent la création littéraire qu'au moment où elle s'en saisit pour en faire de la littérature ou pour les affronter.

JJN Même si l'on vit pour écrire, écrire ne permet pas souvent de vivre (au sens matériel du terme). Comment ressens-tu cette difficulté ? As-tu réussi à concilier dans certaines périodes de ta vie travail salarié et création littéraire ?

CCE Je n'ai jamais pu concilier la création littéraire et quoi que ce soit. Je ressens cela comme une guerre de tranchée sans fin. Qu'on ne puisse pas gagner sa vie en faisant oeuvre littéraire alors qu'on peut gagner sa vie en tapant dans un ballon, en vociférant dans un micro, en fabriquant à la chaîne des saletés en plastique ou des mines antipersonnel, c'est bien triste mais c'est ainsi dans l'hémisphère Nord et ce sera peut-être ainsi bientôt sur la Terre entière si nous ne réagissons pas vigoureusement... Nous vivons dans une société très morne, celle du gâchis de talent, de créativité, dans laquelle finalement, personne n'est à sa place. Mais c'est peut-être aussi pour cette raison que résiste la littérature, de plus en plus absurde dans un monde réduit à l'économisme, telle une plante rudérale, une fleur de décombres.

JJN Tu as investi le web avec un blog littéraire très apprécié « Cuisine et dépendances » Vois-tu un bénéfice d'internet en terme de reconnaissance et d'audience, et cette pratique du blog a-t-elle une influence sur ton écriture ?

CCE Pour moi, tenir un blog est une petite manie innocente, pas sérieuse, même si j'y parle parfois de choses sérieuses. Le blog, j'en donnerais aujourd'hui, en bientôt six ans d'exercice dont je n'ai tiré que des bénéfices, la même définition que celle que j'avais proposée au début à Anne Crignon qui m'avait interviewé pour le Nouvel Observateur et à Paula Pinto-Gomez pour le quotidien La Croix : une sorte de salon où l'on cause et où l'on se construit un réseau tout en restant chez soi. Pour moi qui vis très retiré, c'est pratique pour échanger avec des lecteurs, d'autres auteurs, voire pour publier sans être obligé de s'intégrer à un groupe qui impose toujours plus ou moins des rites de passage. Sur internet, on prend ou on jette, on lit ou on ne lit pas. La reconnaissance, c'est le lecteur qui ne juge que le texte. L'audience, c'est lorsqu'il revient avec des amis quand il est content. Le blog, contrairement aux revues, permet de mesurer soi-même cela avec des statistiques. Celles-ci semblent me sourire mais j'ai bien conscience des limites de cet outil qui n'influence pas mon écriture puisqu'il s'agit d'un simple support, certes  plus souple que le papier mais beaucoup plus volatil. 

11 janvier 2011

La jeune fille aux sandales de sable (extrait).

écumesable.JPGEn vain la mer fait le voyage
Du fond de l'horizon pour baiser tes pieds sages.
Tu les retires
Toujours à temps.

- Léon-Paul Fargue -

La jeune fille posa le pied sur le quai désert. Elle était chaussée de tennis à la toile défraîchie par le voyage. Dans un nuage des montagnes, l'autorail s'était enveloppé d'une pellicule de gouttelettes. Maintenant qu'il ronronnait à l'arrêt sous le soleil de la plaine, quelques irisations perlaient encore à la surface de ses tôles et de ses vitres grasses. Unique passagère à descendre dans cette gare, la jeune fille tira sa valise souple à roulettes à l'ombre d'un cèdre où elle avait repéré un banc en ciment ébréché. Elle repensa aux jardins piquetés de Perce-neige qu'elle avait quittés pour ce pays où mûrissaient des citrons. Cette pensée lui vint à la vue d'un lampadaire encore inexplicablement allumé dont le verre avait la forme d'un citron mais dont la lumière inutile évoquait la blancheur scarieuse des globes de Perce-neige.

Les dernières brumes du petit matin s'effilochaient dans la chaleur qui s'annonçait. La jeune fille jeta un rapide regard autour d'elle, délassa ses tennis et étendit ses pieds moites dans un rayon de soleil. Lorsqu'ils furent secs et lisses, elle se rechaussa à regret, se leva et tira sa valise à roulettes. Elle traversa les voies puis marcha un moment dans des rues encore vides. persiennes.jpgDu haut d'un mur délabré, un chat la regarda passer en clignant des yeux. D'un pas régulier, elle effleurait la poussière sans prêter attention à son ombre le long des dignes façades rayées de persiennes. Parfois, les roulettes de la valise se bloquaient en crissant sur du sable. Bientôt, les murs des maisons perdirent de leur superbe et l'ombre de la jeune fille s'étira contre une haute palissade de bois clair. Une porte branlante apparut ornée d'un heurtoir en forme d'hippocampe. La jeune fille frappa, ouvrit la porte et cela provoqua un courant d'air tiède qui déposa une fleur de sel sur ses lèvres. Dès que la porte fut refermée, une brise à peine plus fraîche l'enveloppa doucement. Immobile, elle frissonna devant l'océan qui respirait comme un gros chat endormi puis tira de nouveau sa valise sur un chemin de caillebotis. caillebotis.jpgElle s'arrêta pour enlever ses tennis dont elle lia les lacets pour les suspendre autour de son cou. La brise marine vint apaiser ses pieds nus sur les lamelles de bois.

Un africain chargé d'étoffes et de bimbeloterie s'écarta devant elle et lui conseilla de prendre garde aux clous qui pouvaient dépasser car, insista-t-il, « il ne pouvait être question de blesser et d'abîmer des pieds aussi fins et délicats, d'authentiques petits pieds pour ainsi dire aristocratiques et qu'avec les présentes espadrilles justement aujourd'hui en magasin, le magasin étant moi-même ici présent devant toi, tu pourrais faire cadeau approprié à l'indicible beauté de tes pieds (et pour pas cher) d'autre chose que de simples sandales de sable. »

Heures, minutes, et secondes se dissolvaient dans le temps spécifique des dunes. L'africain, le chat qui clignait des yeux, l'autorail irisé, le voyage, tout était reparti au large de cet autre océan qu'est le temps. Quant à la jeune fille, elle marchait dans l'écume et, bien qu'elle ressentît une joie tranquille, elle ne s'étonnait en rien de sa propre splendeur ni de celle du paysage maritime. Elle pensa juste, en regardant ses pieds, qu'à chaque flux et reflux, l'océan s'amusait à lui retirer ses sandales de sable.

© Éditions Orage-Lagune-Express 2011.