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11 mars 2014

Au printemps, j'entends pousser les fleurs

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Au printemps, j'entends pousser les fleurs et ça m'empêche d'agir. Attente et désir aboutissent à l'offrande des haies. Le long du pré courbe l'échine. Inquiétude, séduction. Visite du vent qui se souvient des mers. D'autre issue que nommer quand tout se répète ? L'herbe et la pierre suffisent dans le jour qui s'arrondit car mon temps ne souffre que regard.

 

(Variante récente d'un texte extrait d'un de mes premiers livres, l'Inventaire des fétiches, © éditions Orage-lagune-Express, 1988).

 

18 février 2014

Carnet / De l’ennui, de la fatigue, des micro-sommeils, des informations et du tord-boyaux

Ce soir j’ai envie de parler de l’ennui et de la fatigue mais comme je sais que cela va faire fuir tout le monde, j’illustre avec une photo de mon feu en me disant que peut-être, les gens liront tout le texte dans l’espoir de comprendre ce que le feu vient faire là-dedans.

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Le mot ennui ne correspond plus pour moi à aucune réalité depuis que je me suis mis à écrire, vers l’âge de quatorze ans. En revanche, la fatigue m’est une vieille compagne. Je l’ai toujours ressentie, dès l’enfance. Je me souviens avoir été un enfant fatigué, exactement de la même manière que dans ma vie d’adulte. Avant mes débuts dans l’écriture, durant mon enfance, la fatigue naissait parfois de l’ennui car, jusqu’à ce que des personnages de fiction fassent irruption dans mes rêves éveillés, je m’ennuyais énormément. Le jour où je décidai d’écrire leurs histoires, l’ennui disparut mais pas la fatigue. Bien sûr, j’avais les mêmes pics et bouffées d’énergie que les autres enfants mais ces vagues d’élan vital refluaient vite pour laisser derrière elles de longues plages de fatigue. Je peux dire aujourd’hui qu’il s’agissait de la même fatigue que celle des adultes, accablante et souvent mêlée de dégoût de moi-même, des autres et du monde. Je suis persuadé qu’écrire m’a sauvé de la dépression enfantine et d’une crise d’adolescence trop violente.

S’il fut un lieu où l’ennui et la fatigue me visitaient en se tenant par la main comme frères et sœurs, ce fut bien l’école, notamment l’école primaire où il m’arriva plusieurs fois de m’endormir sur mon pupitre. Longtemps après, parachuté dans le monde du travail, la fatigue revint m’accompagner seule dans tous mes emplois car il est hélas impossible de s’ennuyer lorsqu’on est contraint d’exercer un métier alimentaire tout en essayant de continuer à écrire. C’est la double vie de l’écrivain sans rente ou sans fortune, l’épuisant combat de la non-vie au travail contre la vraie vie dans l’écriture.

Durant mes dernières années de salariat dans la presse quotidienne régionale, ma fatigue se manifesta à plusieurs reprises d’une manière à la fois gênante et comique. Complètement saturé et écœuré par les radotages de la vie locale que je passais mes journées à recueillir et à régurgiter dans ces pages si utiles aux épluchures et aux litières d’animaux de compagnie, j’avais fini par me doter d’un petit magnétophone Sony que je déclenchais en présence de mes interlocuteurs. Pendant l’enregistrement, je hochais la tête de temps en temps, tel le chien basculant en plastique sur la lunette arrière de l’auto, pour leur faire croire que je les écoutais. Il ne restait plus qu’à retranscrire en vitesse ces sottises en un papier dont seule la titraille serait lue de toute façon.

Le système fonctionna à peu près correctement jusqu’au jour où, attablé au bar devant je ne sais quel politique ou président de je ne sais quoi (la France est infestée de présidents) mon bras ne soutint plus ma tête qui fléchit mollement au-dessus de ma tasse de café. Je venais de m’endormir pour de bon pendant quelques secondes. J’ai d’ailleurs utilisé cet épisode dans mon livre Le Grand variable. J’en touchais quand même deux mots à mon médecin de l’époque à qui je demandai si je ne souffrais pas de narcolepsie, cataplexie ou autre brimborion de ce genre. Réputée pour la sûreté de son diagnostic, elle me rassura sur ma bonne santé en me précisant toutefois que je souffrais surtout d’une overdose de fâcheux, ce qui ne me rassura qu’à moitié car si je faisais un micro-sommeil chaque fois que je rencontrais un fâcheux, notamment dans le monde du travail, je risquais de devenir le frère jumeau de la belle au bois dormant.

Depuis pas mal d’années maintenant, les circonstances de la vie et l’inusable soutien de ma famille m’ont permis de me tenir à distance des fâcheux et de nombreuses autres choses dans un joli coin de campagne et lorsqu’il m’arrive encore de succomber à un micro-sommeil, c’est que j’ai oublié de couper le son de France-musique à l’heure des « informations » ou que, au coin du feu, je me suis exceptionnellement risqué à un petit tord-boyaux. (*)

(*) On apporta bientôt de l’eau-de-vie de sorbe qui, d’après Nozdirov, rappelait la prune à s’y méprendre, mais qui, au profond étonnement des invités, se révéla un atroce tord-boyaux. — (Nicolas Gogol, Les Âmes mortes, 1842, traduction d'Henri Mongault, 1949)

28 juillet 2008

Tu écris toujours ? (45)

Conseils aux écrivains qui cherchent un emploi


Puisque notre déplaisante société commande aux écrivains de perdre du temps dans un métier alimentaire, il faut dégoter la perle rare, un job qui vous permette d’être payé à ne rien faire. Ce sera dur.

Pour de multiples raisons dont nous nous fichons éperdument, les écrivains dépourvus de rente ou d’héritage cherchent souvent un emploi. Je dis bien un emploi et non un travail car tous les écrivains ont du travail. Ce fléau, personne ne peut y échapper et même si vous voulez mener une vie de fainéant, cela vous demandera du travail. Si j’avais trouvé le moyen d’écrire des livres sans que cela m’eût demandé du travail, j’aurais fait breveter le système et j’aurais fait fortune, ce qui m’aurait permis de me consacrer entièrement à la littérature voire de ne pas me consacrer à quoi que ce soit. Ceci n’est qu’un rêve qui aura peut-être une chance de se réaliser dans un monde meilleur à moins qu’il ne soit déjà la réalité dans un lointain système solaire mieux réussi que le nôtre car organisé selon des lois physiques ne condamnant pas toute créature à travailler à sa survie et par la même occasion tout écrivain à s’employer à autre chose qu’à la littérature. Nous entrons là dans la science-fiction.

Conscient des réalités du marché du travail et des menaces proférées au sommet de l’État à l’encontre de ceux qui n’ont pas forcément envie de « gagner plus », vous voilà prêt à épousseter des tombes, à vous faire faux boiteux gardien d’usine désaffectée comme dans le film Marius et Jeannette, à broyer des archives, à surveiller des maisons piégées pendant les vacances, à promener des chiwawas de duchesses, à faire la lecture à des sourds et à raconter la télé à des aveugles. Dans tous les cas, vous avez vos chances, à condition de respecter une règle : savoir rester discret sur vos activités littéraires. Une existence d’écrivain clandestin se profile. Vous devez vous y préparer. L’idéal serait évidemment d’arrêter d’écrire mais on ne se refait pas et chassez le naturel et il revient au galop et qui a bu boira... Il ne faut pas dire que vous êtes écrivain. Vous le savez depuis longtemps. Vladimir Nabokov l’affirmait déjà en constatant que se présenter comme écrivain n’était pas le meilleur moyen de séduire les Lolitas, alors vous pensez, les employeurs...

Chercheur d’emploi confronté à un sergent recruteur dont vous avez envie de vous payer la tête parce que le boulot dont il vous juge de toute façon indigne vous paraît inepte, essayez juste une fois pour rire de mesurer l’effet somptueusement dévastateur sur l’entretien d’embauche de cet aveu : « pendant mon temps libre, j’écris ». Si le job vous paraît convenable, faites l’impasse sur l’écriture. Tout ce que vous voulez mais pas écrivain. Tout ce qui vous passe par la tête (je fais de la planche à voile, du ping-pong, du lancer de Père-Noël, du kidnapping de nain de jardin, de la pêche à l’holothurie, de la chasse à l’échinocoque, je me pends au lustre, je m’esbaudis es champs... Tout, vous dis-je, mais pas écrivain. C’est trop mal vu par les employeurs. Certains vont même confondre avec poète et alors là, par ici la sortie.

Si, par malchance, l’employeur à qui vous dissimulez votre honteuse activité est tombé sur votre blog ou s’il a déjà vu vos livres dans une librairie, répondez qu’il ne s’agit pas de vous mais d’un cousin éloigné, vraiment très éloigné.

Venons en maintenant à cette perle rare que j’évoquais tout à l’heure, cet emploi qui puisse vous permettre de vivre le mieux possible votre double vie. Longtemps, certains ont trouvé la combine de bonne heure : attaché d’ambassade. « Attaché » pour la sécurité de l’emploi, « ambassade » pour le prestige et l’édition automatique chez Gallimard. Un bon filon jusqu’à la fin du vingtième siècle mais presque épuisé.

 

J’entends quelqu’un dans l’assistance qui suggère de recourir aux petits boulots. À fuir ! L’expression « petits boulots » est un bel exemple de glissement sémantique particulièrement vicieux destiné à faire oublier que ce qui est petit dans un « petit boulot », c’est le salaire et pas le boulot. Préférez les travaux futiles désignés plus haut. Hélas, on ne peut pas se blottir en toute une somnolente carrière dans ces niches forcément précaires. Les écrivains qui ont connu quelques temps une telle félicité peuvent témoigner de la rude épreuve que constitue la perte de ce genre d’emploi à la suite de je ne sais quelle calamiteuse modernisation. Quoi de plus triste, en effet, que de perdre son travail quand on est payé à ne rien faire ?

* Extrait de TU ÉCRIS TOUJOURS ? (FEUILLETON D’UN ÉCRIVAIN DE CAMPAGNE). Inédit.
maglivredix.jpg Cet épisode a été publié dans le Magazine des livres n°10.