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24 octobre 2020

Carnet / Retour à Giorgio de Chirico (notes pour un article).

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Aucune œuvre picturale n’a sur la durée plus d’influence sur moi que celle de Giorgio de Chirico. D’une manière presque hypnotique, cette peinture, dans ses différentes périodes (métaphysique, néo-classique, romantique, néo-baroque et néo-métaphysique) me fait régulièrement signe à de nombreux et différents moments de ma vie.

 

Comme pour la plupart des profanes en peinture, c’est par la période métaphysique que je suis entré dans cette œuvre en apprenant toutefois un peu plus tard, à la lecture de l’essai du poète et critique Pere Gimferrer de l’Académie royale espagnole, que « le Chirico métaphysique, porté aux nues par la critique, n’eut en son temps pas le moindre succès auprès du public, d’où le fait qu’on trouve ses œuvres de cette manière principalement dans les musées. À l’inverse, le Chirico d’après 1919, discuté ou refusé par la critique, eut toujours la faveur du public, et est principalement représenté dans des collections privées. » (Extrait de : De Chirico par Pere Gimferrer, éditions Albin Michel, Les grands maîtres de l'art contemporain).

 

Pour ma part, ma première rencontre avec des tableaux de Chirico que je ne connaissais que par des reproductions dans les livres eut lieu dans les années 1980 à Venise au palazzo Venier dei Leoni qui abrite depuis 1949 au 701 Dorsoduro la collection de Peggy Guggenheim.

 

Mon cœur battait un peu plus vite en franchissant l’imposant portail d'entrée signé en 1961 par Claire Falkenstein car j'allais m'approcher « pour de vrai » de trois tableaux où quelques-uns de mes songes d'adolescent les plus tenaces ont élu domicile : Le rêve du poète nommé aussi La nostalgie du poète sur certaines reproductions (1914, huile et fusain sur toile, 89,5 x 40,5 cm), La tour rouge (1913, huile sur toile, 73,5 x 100,5 cm) et L'après-midi délicat (1916, huile sur toile, 65 x 58 cm). Il s’agit de trois toiles de la période métaphysique.

 

Je devais avoir dans les vingt-cinq ans à cette époque et j’étais déjà très perturbé par ma vie professionnelle de rédacteur dans un quotidien régional, métier qui ne m’offrait rien d’autre qu’un gagne-pain peu glorieux et, pire encore, une agitation permanente, aussi vaine que stérile et qui m’épuisait.

 

Je trouvais donc un antidote à ce désordre dans les lignes épurées, les perspectives étranges et fuyantes, le temps suspendu, les paysages vides de présences humaines ou se limitant à des ombres furtives et à des statues au centre de places italiennes silencieuses, le long d’arcades étirées jusqu’à l’absurde vers un horizon révélant une cheminée d’usine, une tour génoise, une horloge de gare indiquant une heure sans importance ou le panache lointain d’un train minuscule filant vers d’improbables destinations tandis qu’apparaissent parfois au premier plan de ces lambeaux de monde figés des artichauts, des régimes de bananes, des chevalets montés de toiles vides et des mannequins d’atelier et de couture pétrifiés.

 

J’ai toujours eu l’impression que ce délire très contrôlé, un peu hautain, où l’on peut parfois débusquer un brin d’ironie froide, m’apportait le calme d’une sorte de détachement contemplatif, de retrait, bien que cet univers énigmatique soit loin d’être serein. Chaque fois que je ressens à l’excès la pression sociale, les toiles métaphysiques de Chirico m’offrent des passages secrets et des portes dérobées vers un monde flottant entre la veille et le sommeil, dans cette phase de l’endormissement qu’on appelle la phase hypnagogique.

 

Entre autres nombreux bénéfices aussi bien intellectuels que physiques, je trouve cet accès à un état particulier de conscience propice à la créativité, dont je ne peux me passer sans risquer la tristesse, dans les correspondances que j’établis entre les tableaux de Chirico et certaines compositions musicales d’Igor Stravinsky, et comme par hasard (!) de sa période néo-classique (les ballets grecs et la symphonie en ut).

 

Chaque fois que je dois rentrer en moi-même pour me ressourcer, l’alliance du Chirico métaphysique ou néoclassique et du Stravinsky néoclassique ou empruntant librement au sérialisme m’ouvre des perspectives aussi étranges et vastes que celles de La récompense du devin (1913, huile sur toile, 136 x181 cm, Philadelphia Art Museum, collection Louise et Walter Arensberg, Philadelphie), L’incertitude du poète (1913, huile sur toile, 104 x 92 cm, collection particulière, Londres), Mystère et mélancolie d’une rue (1914, huile sur toile, 87 x 71,5 cm, collection particulière), L’angoisse du départ (1913-1914, huile sur toile, 85 x 69 cm, Albright-Knox Art Gallery, Buffalo), La joie du retour (1915, huile sur toile, 85 x 68,5 cm, collection Mr. and Mrs. James W. Alsdorf, Chicago) et Le grand métaphysicien (1971, huile sur toile, 80 x 60 cm, collection particulière).

 

Le ballet Agon de Stravinsky (Agon pouvant se traduire du grec par lutte, angoisse ou concours, entre autres significations) me renvoie de manière toute subjective, j’en conviens volontiers, aussi bien à l’atmosphère inquiétante des toiles métaphysiques qu’aux représentations de gladiateurs sans visages comme s’ils s’étaient vidés de leur humanité pour se retrouver réduits à l’état de mannequins sacrifiant à des rituels déconnectés de leurs sens. Je fais notamment ici allusion aux Gladiateurs (1928, huile sur toile 160 x 95 cm, collection particulière, Rome, et à L’école de gladiateurs (1953, huile sur toile, 100 x 80 cm, collection particulière, Rome).

 

À la fin des années 1980, je conçus le projet d’écrire une série de textes que je voulais intituler Variations sur des tableaux de Giorgio de Chirico ou plus simplement Variations Chirico. En voulant avancer dans cette vaine ambition, je fus vite confronté à la difficulté d’écrire sur la peinture qui consiste principalement à éviter deux écueils, trahir le peintre ou se trahir soi-même. Je détruisis donc la majeure partie de mes ébauches pour n’en conserver que deux. Je les croyais perdues mais elles viennent d’émerger de mon désordre.

 

Le premier texte me fut inspiré par deux tableaux de la période métaphysique, L’après-midi délicat (1916, huile sur toile, 65 x 58 cm, Fondation Peggy Guggenheim, Venise) et Salutations d’un ami lointain (1916, huile sur toile, 48,2 x 36,5 cm, collection particulière, Rome). Giorgio de Chirico y représente des biscuits et un sucre d’orge intégrés à différents effets de perspective et à des cadres. La citation à la fois anecdotique et précise de ces friandises dans cette improbable géométrie m’a suggéré cette première ébauche à laquelle j’ai donné pour titre celui du premier tableau vu à Venise en supprimant toutefois l’article, Après-midi délicat :

 

« Peindre des biscuits, c’est peut-être chercher à retrouver la main qui les a disposés sur un plateau,

geste sucré qui se goûte ainsi dans la couleur ancienne

et qui se perpétue dès l’instant où les biscuits étonnent,

comme si la friandise instaurait une sagesse à se remémorer jusqu’à la fin pour ne rien renier de toute merveille.

Légère offrande, acte d’humain en ordre.

N’en retenir au jour le jour que le petit miracle. »

 

J’ai intitulé ma seconde ébauche Délice d’énigmes parce que le mot énigme revient souvent dans les titres de Chirico. Le tableau qui m’a inspiré ce deuxième texte appartient à la période néo-baroque et s’intitule Villa Falconieri (1946, huile sur toile, 40 x 50 cm, collection particulière, Rome). On y distingue deux petits personnages furtifs bien que représentés au premier plan. Il s’agit d’un homme et d’une femme qui évoluent dans un imposant paysage sombre alourdi d’un ciel épais encore assombri par de vastes élancements de cyprès très denses d’où se détache un pan de mur agrémenté d’une porte monumentale.   

 

« Complot ou rendez-vous galant ?

Matin ou soir, quel crépuscule ?

Lors d’un après-midi d’orage ? Avant ou après le tonnerre ?

L’entrelac végétal est-il de la conjuration ?

Comparses ? Au même titre que l’homme et la femme au pied du mur déposant leur culte du secret ?

Ce couple d’une heure ou d’une vie célèbre-t-il la vie privée ?

Ne parlons certes pas de liberté mais d’échappée, ce qui est déjà bien quand les travaux si longs sont à recommencer et les chemins si courts toujours tracés d’avance. »

 

Je ne crois pas beaucoup en un rôle prépondérant du hasard dans ce qui nous conduit vers les œuvres d’art. On tire un fil et la pelote se dévide. Au moment où j’écrivis ces deux textes, ces deux variations, un troisième personnage était déjà entré dans le croisement des correspondances sans que j’en eusse tout à fait conscience, le poète Fernando Pessoa. Cette logique ne m’apparut clairement qu’à la lecture, un peu plus tard, de l’essai de Pere Gimferrer, notamment dans ce passage :

 

« Ne renoncer à rien, vouloir être divers, voire beaucoup, sans cesser d’être profondément soi-même : voilà qui révèle de manière incontestable tout ce qui lie en profondeur l’art de Chirico à la modernité. De la même façon, un Fernando Pessoa a pu être le poète futuriste Alvaro de Campos, le sentencieux moraliste agraire Alberto Caeiro, le néo-classique Ricardo Reis, plus Pessoa lui-même, d’une personnalité distincte de celle de ses hétéronymes. Ainsi, chez de Chirico, le métaphysique n’est-il qu’une facette parmi d’autres ; et ici on ne peut s’empêcher d’évoquer encore J.V. Foix — auteur à la fois de poèmes néo-popularistes, de poèmes se situant dans l’orbite du surréalisme, et de sonnets pétrarquistes — pour qui les différentes époques ou tendances de la littérature étaient strictement considérées comme des genres littéraires. Position qui coïncide avec celle de Pessoa — et aussi de Stravinsky, par exemple — qui est manifestement à l’origine de la trajectoire de Giorgio de Chirico. » (Extrait de : De Chirico par Pere Gimferrer, éditions Albin Michel, Les grands maîtres de l'art contemporain).

 

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carnet,note,journal,article,poésie,peinture,giorgio de chirico,peinture métaphysique,blog littéraire de christian cottet-emard,igor stravinsky,ballet,agon,fernando pessoa,jv foix,christian cottet-emard,hebdomeros,venise,fondation guggenheim,palazzo venier dei leoni,médiathèque oyonnax,©éditions orage lagune expressIl s’agit du fameux Hebdomeros daté par le peintre d’octobre 1929, éditions Flammarion, collection l’âge d’or, 1983, ouvrage que je ne pus trouver en France dans les années 1990 et qui me fut livré par une librairie française de São Paulo.

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(*) Pour les gens de ma région, on en trouve un exemplaire à la médiathèque municipale d’Oyonnax (Ain).

 

© Éditions Orage-Lagune-Express pour la version papier de ce texte.

 

09 juin 2020

Le temps, ce petit farceur

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Enfant on me disait prends ton temps

adolescent tu as bien le temps

 

Alors je me suis installé dans la patience

comme dans un fauteuil bancal

 

Un fauteuil bancal reste un fauteuil

J’ai manqué des trains et des rendez-vous

 

Et voilà que sur le tard moi qui n’ai jamais couru

il m’arrive parfois de me surprendre

en homme pressé

 

Extrait de Estime-toi heureux, © Éditions Orage-Lagune-Express.

 

 

06 juin 2020

Carnet / Dans un pli du temps

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À cette heure fébrile de la nuit, lorsque le jour me manque le plus, en particulier en ces temps encore incertains où je me demande quand il sera possible de recommencer à se promener normalement dans les grandes villes d’Europe que je préfère, Lisbonne, Porto, Venise, Lyon, Rome, Florence, et dans celles que je souhaite découvrir, Madrid, Cagliari, Séville, je repense à un de ces moments vagues, difficiles à décrire, qu’on nomme parfois des instants de grâce et que j’ai quant à moi coutume d’appeler des moments à poèmes.

Il ne s’agit pas à proprement parler d’épisodes pendant lesquels un poème se fixe sur une page de carnet mais plutôt de variations dans le rythme du temps, comme si celui-ci, en s’écoulant, formait une onde ou un pli propices pour la conscience à de plus fines perceptions qu’à l’ordinaire.

Je crois que nous partageons tous ce genre d’expérience mais que nous sommes moins nombreux à tenter de les transcrire dans un langage ou une dans une forme qui nous conviennent. Parfois, à la faveur d’un détail ténu, par exemple d’une infime oscillation dans l’équilibre entre une personne et sa posture, il est possible de détecter chez les autres un tel événement. On peut parler d’épiphanies même si le terme peut sembler excessif au regard de l’apparente banalité de l’épisode vécu.

Le moment à poème qui me revient maintenant à l’esprit est survenu à Lisbonne près du quartier du Rossio voici quelques années.

Non loin de l’hôtel Avenida Palace, peu avant dix-huit heures, je prenais l’apéritif, Praça dos Restauradores, à la terrasse d’un de ces établissements dont nous n’avons hélas pas l’équivalent en France et qui sont un heureux et fort convivial mélange de café, restaurant, pâtisserie et salon de thé où l’on peut manger salé ou sucré à n’importe quelle heure du jour ou du soir. On y trouve une agréable variété de petite restauration pas chère à consommer sur place ou à emporter. Les plats garnis sont de la cuisine maison, en particulier la soupe dont un bol vous est servi pour une somme dérisoire.

Ces endroits sont fréquentés par une clientèle très variée elle aussi, qu’il s’agisse d’habitués, de touristes en pause café, de routards en pause sandwich, de lycéens et d’étudiants en pause sucrée, de dames à l’heure du thé, d’anglais en pause porto ou, comme moi, de français en pause vinho tinto.

Je faisais durer mon verre en ces instants où l’on comprend ce qu’est l’âme atlantique lorsque mon regard s’arrêta je ne sais pourquoi sur un homme entre deux âge qui occupait seul un petit guéridon. Il fumait un de ces cigares bon marché qu’on reconnaît à l’odeur un peu âcre, un cigare sec qu’il n’est point besoin de conserver en humidor. Le serveur venait de lui apporter une Sagres et un de ces sandwichs généreux composés de toutes sortes de charcuteries comme en trouve au Portugal.

Cet homme assez massif à la tenue et au maintien des plus ordinaires avait quelque chose d’un ironique et secret triomphe dans les yeux. Avait-il remporté une immense ou une minuscule victoire ? Se laissait-il tout simplement bercer par la douceur du début de soirée ? Venait-il de décider une bonne fois pour toutes de ne vivre que le moment présent ? Avait-il surmonté un vieux tourment ? S’était-il enfin rendu à la conclusion que tout est tragique mais que rien n’est sérieux ?

Tout cela se concentrait dans le regard qu’il portait au loin sur je ne sais quelle distraction qu’offrait la place animée et paisible mais ce n’était peut-être rien d’autre que son expression habituelle. Rien d’autre que l’un de ces rares instants modestes et précieux où l’on se sent provisoirement invulnérable parce que dans l’air doux d’une terrasse de Lisbonne, un serveur en veste blanche vient de servir l’apéritif.

 

Extrait de mes carnets de voyage

© Éditions Orage Lagune Express. Tous droits réservés.

Photo Ch. Cottet-Emard